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Un amour de convoitise

28 Avril 2016 , Rédigé par Kader Rawat

Un amour de convoitise

Un amour de convoitise

Le dimanche qui suivit cette démarche infructueuse qui avait enlevé l'espérance que Frédéric nourrissait à l'égard de cette fille et lui avait laissé des doutes sur des projets qu'il avait fait, il se réveillait tôt le matin pour se rendre à l'église du Tampon. A l'époque cette nouvelle construction, bâtit par le soin de l'abbé Rognard, avait soulevé des différends entre ce dernier et la famille Kervéguen. Les anciens habitants du quartier souvenaient de cette histoire que tout le monde parlait pendant longtemps.
Habillé dans un costume à rayures couleur grise acheté pour l'occasion et portant cravate et chapeau, Frédéric avait surpris ses parents en se présentant devant eux dans un tel apparat un dimanche matin qu'il passait d'habitude à faire la grâce matinée. Il était peu enclin à marquer sa présence dans les offices religieux et était bien souvent absent dans les cérémonies et les messes célébrées dans l'église située à peu de distance de sa maison. Les sons des cloches lui laissaient souvent indifférent bien qu'il croyait en Dieu Tout Puissant. Il n'était pas considéré comme un fervent catholique mais n'était pas pour autant dénuer de foi. Il avait un profond respect de tout ce qui touchait la religion et, dans sa vie pratique, il utilisait très souvent comme bouclier, contre toutes perversités et tentations, les règles fondamentales dictées par la Bible. Ce qui lui permettait d'adopter des principes rigoureux de l'existence et d'établir une ligne de conduite qui réglait en quelque sorte sa vie. Le temps déployé dans l'exercice de son métier dur et difficile lui empêchait de songer à fonder un foyer. Et puis bien qu'il connaisse nombreuses jeunes filles de villes et villages, toutes issues de bonnes familles, il n'avait pas encore trouvé ce qui pourrait faire son bonheur. Son cœur, jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans quand il vit Nathalie, ignorait encore les affres de l'amour et ne pouvait pas le tromper. Ce matin, quand il se rendait à l'église de Tampon dans une petite voiture empruntée à un ami qui habitait un coin de rue de sa maison, son intention était avant tout d'aller voir cette fille, de l'aborder et de faire la connaissance des membres de sa famille.
Pendant que la voiture grimpait l'interminable pente raide en faisant des bruits épouvantables et en soulevant une épaisse poussière grisâtre le long du chemin caillouteux et défoncé par les eaux, Frédéric ressentit une joie ineffable et un infini plaisir qui lui incitait à admirer le beau paysage qui se défilait lentement des deux côtés de la route. En atteignant le village après une heure et demie de route épuisante, il se dirigeait vers l'église, garait la voiture à l'ombre d'un grand flamboyant chargé des bouquets de fleurs rouge-orangées. Il pénétrait dans l'église déjà remplie de fidèles, trempait sa main dans l'eau bénite, fit des signes de croix au nom du Père, du fils et de Saint Esprit et alla s'agenouiller sur un des bancs libres à l'arrière pour écouter le sermon du père Grégoire debout au fond dans sa chaire. Au lieu d'écouter le discours du prêtre dont le sujet traitait sur la charité et dont l'éloquence avait tenu en émoi l'assistance, Frédéric traînait ses regards sur les rangés de têtes qu'il ne parvenait pas à définir ni à distinguer. Une démarche inutile étant donné que dans la position où il se trouvait il ne pouvait reconnaître personne. Une marée de chapeaux sobres, à peine perceptibles dans l'atmosphère sombre, entravait sa vue. Pendant que l'assistance chantait en chœur quelques passages de la Bible, Frédéric admirait le dôme construit des bois massifs et d'acier, les piliers en métaux dans lesquels étaient incrustés des bois sculptés, les vitraux d'où parvenait une lueur douce et colorée. Après la messe il se rendit sur le parvis pour attendre la sortie des paroissiens en fixant son regard sur les portails. Hommes, femmes et enfants quittaient le sanctuaire les yeux brillés par la foi renforcée, les visages souriants, la joie exprimée par un cœur gai, léger, soulagé. Chacun se donnait l'air de s'être débarrassé des pêchés qui encombraient le cœur, qui accablaient l'âme, qui martyrisaient l'esprit. Absolution ressentie par chacun dans une profonde conviction que du passé il ne restait pas le moindre remords et que le futur s'annonçait merveilleux et sans tâche. Aux regards fixés vers le ciel pour continuer à garder le contact avec l'au-delà s'ajoutait la douceur tant recherchée sur les visages ne se cachant plus derrière aucun masque, exprimant bonté, affabilité et sagesse.
Les femmes, parées de leurs plus beaux habits de dimanches, certaines portaient de capelines, de chapeaux de paille, d'autres cachées sous des ombrelles se mettaient en petits groupes pour livrer conversation, pour échanger des salutations, pour profiter de cette occasion de rencontre, pour demander des nouvelles et pour parler un peu de tout. Les messieurs également dont la plupart des maris jaloux, des fils qui voulaient se faire remarqués ou des gendres curieux se mêlaient aux groupes pour animer les conversations déjà entamées dans la bonne humeur. Les enfants, filles et garçons, couraient dans tous les sens, passaient entre les grandes personnes sans faire attention, disparaissaient derrière la façade de l'église, grimpaient les escaliers, sautaient trois ou quatre marches, escaladaient les murs en poussant des cris et faisant des bruits qui égayaient la scène. Frédéric avait rencontré quelques amis d’enfance, tous mariés et père de famille, qu'il avait perdu de vue et qu'il avait retrouvé à sa plus grande joie. Il avait fait la connaissance de leur épouse qui tenait dans les bras leur enfant encore en bas âge. Il avait descendu les perrons et se tenait au milieu de la cour quand Nathalie sortait de l'église, accompagnée de sa mère, une ravissante femme d'une quarantaine d'années qui n'avait pas perdu encore sa fraîcheur. Ces deux femmes ainsi debout sur le porche ne pourraient tromper l'œil d'un observateur, tant leur ressemblance était frappante malgré la différence d'âge. Pour la première fois Frédéric savourait de ses yeux hagards et éblouis la beauté sublime de la fille dont la longue robe en soie couleur bleue ciel, à large colle en dentelles, embellissait davantage la personne et ajoutait une touche d'agrément à son corps élancé, moulé et taillé comme une œuvre soigneusement travaillée par Rodin. Entraînant à l'écart son ami Eric Rivière qui habitait le quartier il demanda :
— Dites moi donc Eric, connais-tu cette demoiselle qui se tient debout là-haut en compagnie de cette dame ?
— Laquelle tu veux dire ? Il y a plusieurs qui se trouvent là-haut. Celle qui porte un chapeau blanc décoré d'un ruban noir est une demoiselle Hoarau. Voilà justement le curé qui échange quelques mots avec la mère, une femme, parait-il, de tempérament que le docteur a ramené d'une province française dont je ne me souviens plus le nom.
— Je m'en suis aperçu qu'elle a l'air très cultivée. Et puis quelle grâce dans ses manières ! Est-ce le seul enfant, cette ravissante fille ?
— Pas du tout. Les autres se trouvent en France. Deux fils qui suivent des études à la Sorbonne et une fille, la plus grande, mariée à un banquier parisien réputé. Mme Hoarau a l'habitude de venir passer quatre à cinq mois dans l'île pour ne pas avoir à supporter le froid qui sévit en France. Elle profite de cette occasion pour s'occuper de plusieurs propriétés situées sur le littoral entre Saint-Pierre et Saint-Joseph et confiées à des colons auxquels elle se chargeait d'aller demander des comptes et de contrôler les travaux.
— Elle a un sacré courage. Et que fait son mari ?
En s'intéressant à l'histoire de cette famille et en posant une foule de questions à son ami Eric qui était bien informé pour avoir vécu dans le quartier depuis longtemps, Frédéric démontrait des intérêts particuliers qui éveillaient des soupçons sur les sentiments qu'il éprouvait à l'égard de la charmante fille. En écoutant son ami parler il ne quittait pas des yeux la demoiselle dont les démarches gracieuses à côté de la mère adoptant une attitude remplie d'aménité et de courtoisie attiraient l'attention des jeunes célibataires, d'hommes mariés et des femmes envieuses qui lançaient de temps à autre des œillades remplies d'admirations dans la direction, firent un signe de tête, esquissaient un sourire bienveillant. Elle délaissait peu après sa mère qui continuait à parler avec le prêtre et descendait les escaliers en soulevant légèrement sa robe qui définissait à merveille sa taille si magnifiquement dessinée dans la lumière éclatante du soleil et laissait entrevoir la rondeur de ses jambes chaussées de splendides bas de soie. Quelques boucles de ses cheveux, échappés par des mouvements brusques, suspendaient des deux côtés de ses joues empourprées par les efforts fournis et par la bouffée de chaleur qui s'élevait du sol à cette heure de la journée. Elle rejoignit quelques amies regroupées plus bas dans la cour et, sans se rendre compte qu'un admirateur assidu ne la lâchait pas des yeux et suivait ses moindres mouvements, elle se mêlait à la conversation ; une expression de joies et de bonheur se manifestait par l'emportement des unes et des autres impliquées dans le petit cercle ainsi formé. Quand une de ses amies s'approchait d'elle pour chuchoter quelque chose à ses oreilles, un secret peut-être partagé dans la discrétion, elle penchait le visage légèrement de côté et laissait apparaître des dents blanches bien rangées; ses yeux noisettes étaient décorés de cils touffus ancrés dans des arcades dessinées d'un mince filet de sourcils fraîchement épilés. Les lèvres fines et teintées de fard s'ajustaient à merveille sous le nez pointu et légèrement relevé comme celui d'une déesse grec. A l'extrémité de ses bras suspendus au long de son corps svelte et cachés sous une toile de mousseline bleu ciel, apparaissaient deux mains fines aux doigts effilés au bout desquels étaient accrochaient des ongles vernies d'une longueur raisonnable. Parfois, avec un geste machinal, sa main ajustait quelques boucles déplacés par une brise capricieuse pour entraver sa vue. C'était alors qu'elle remarqua plus loin Frédéric qui profitait de ce bref regard jeté sur lui pour faire un signe de tête à peine remarquable, tant il voulait se montrer discret. Elle affecta un air indifférent et ne laissa pas apparaître le moindre signe d'encouragement ni ne démontrait aucune faiblesse. Elle continuait à bavarder en mettant davantage de coquetteries dans ses démarches. Quand elle se retournait pour regarder dans sa direction, il comprit que c'était à ce moment là qu'elle se souvenait de lui. Satisfait d'avoir pu se faire remarqué au milieu de cette foule par la fille qu'il était venu voir, Frédéric prit congé de ses amis qui voulaient le retenir pour la journée en l'invitant chez eux. Il avait désisté sous prétexte qu'il avait quelques affaires pressantes à terminer mais s'était juré de revenir une autre fois. En faisant la route vers Saint-Pierre il essayait de se rappeler ce que son ami lui avait raconté.
Le docteur Hoarau, père de Nathalie, passait son temps entre Paris et le petit village de Tampon. Ses parents étaient propriétaires de centaine d'hectares de terres qui demeuraient longtemps en friches sans qu'aucune démarche ne fût faite pour les exploiter. A la fin du siècle dernier quand le jeune Gustave, son prénom, allait poursuivre ses études de médecine à Montpelier ses parents le rejoignirent là-bas pour l'encourager. Il acheva ses études dix ans plus tard, épousa la fille d'un riche industriel de la même ville et décidait de venir dans l'île pour exploiter les terres laissées à l'abandon et pour travailler comme médecin de campagne. Installé depuis une vingtaine d'années au Tampon, il avait fait construire au début une belle maison coloniale sur une parcelle de terre située tout près de la route; plusieurs hectares de terres transformés en petits champs recouverts d'une variété de plantes destinées au commerce complétaient la propriété. Le géranium dont l'essence très recherchée avait atteint un prix record les vingt dernières années faisait partie des cultures principales. Ces plantations étaient irriguées de petits ruisseaux alimentés des eaux qui descendaient des hautes montagnes et qui poursuivaient leurs cours jusqu'à l'embouchure d'une rivière dont les berges étaient bordées d'un immense verger planté d'une variété exceptionnelle d'arbres fruitiers qui avaient fait la fortune de nombreux propriétaires parmi lesquels le docteur Hoarau en faisait parti. Le docteur Hoarau avait la passion de visiter souvent ses propriétés et de s'occuper de ses champs dont certains étaient confiés à des colons ayant une longue expérience dans l'agriculture. Économe, ambitieux, opportuniste et spéculateur avisé, le docteur Hoarau parvint, avec les bénéfices réalisés par l'exploitation des plantes de géranium qu'il avait fait son cheval de bataille et sur lesquelles reposait toute son entreprise, à épargner une importante somme d'argent qu'il avait utilisée par la suite pour l'achat de nombreuses parcelles de terre que le comte de Kervéguen vendit après sa défaite aux élections; les habitants du sud et même de l'île se souvenaient pendant longtemps des troubles causés par les partisans politiques pendant la campagne électorale et même après les élections. Grand ami du Comte, quand le docteur Hoarau constata que se mêler dans de tel enjeu politique pourrait avoir des répercussions sur ses propres affaires il se retirait discrètement en France auprès de ses parents sous prétexte qu'il avait des affaires urgentes à régler. Cela lui épargnait désormais à la fois de déplaire à un ami qui avait besoin de l'aide et de soutiens dans une pareille circonstance et d'éviter de tremper sa main dans ce rouage politique si redouté à l'époque tant elle était synonyme de fraudes, de corruptions, de violences et même de pressions. Autant soulagé se sentait-il à son retour plus tard quand il apprit avec quelle violence les élections avaient eu lieu, autant satisfait il était pour constater sa maison et ses propriétés épargnées par un peuple aveuglé par la colère. Un tel exemple lui avait décidé par la suite de vendre comme l'avait fait le comte de Kervéguen, et aussi le comte Choppy une grande partie de ses terres pour placer son argent dans d'autres affaires florissantes montées dans plusieurs villes françaises. Ses placements dans des affaires qui prenaient de l'essor, l'acquisition des immenses portions de terres productives louées à des fermiers dans les provinces, l'achats des immeubles à plusieurs étages situés dans les villes et les banlieue et loués à des particuliers, et les actions achetées dans de grandes compagnies industrielles en pleine croissance avaient mit le docteur Hoarau dans une situation financière plus que confortable. Ses enfants étaient tous assurés d’une dot intéressant qui frisait le million chacun. Le travail ne devenait qu'un prétexte pour s'occuper le temps, pour ne pas se perdre, s'ennuyer dans l'oisiveté et se créer une atmosphère insoutenable, insupportable qui aplatit le moral, qui déséquilibre l'existence si bien réglée, qui détruit l'individu. C'était pour cette raison que l'épouse du docteur Hoarau continuait à s'occuper de ses terres qui avaient été préservées exprès et permettaient de donner un sens à son existence. Elle avait eu cet amour d'exploiter ses terres depuis qu'elle avait compris combien cela la faisait du bien, la soulageait, la mettait de bonne humeur. Elle avait besoin de ce contact avec la nature dans une forme tout à fait différente, ce qui la permettait de déployer autant de vigueur qu'elle voudrait sans jamais ressentir la moindre fatigue mais entretenant tout le temps cet air jovial qui était en grande partie responsable de cette fraîcheur qu'elle exhalait, de cette jeunesse si apparente dans ses comportements, dans ses attitudes, dans ses manières et même dans son état d'esprit. Ce matin qu'elle parlait au prêtre en se tenant debout sur le parvis combien n'était-elle pas comblée de sentir les regards de beaux messieurs accrochés à sa personne anoblie déjà par les multiples actes de bienfaisances à l'égard des pauvres et des associations à caractère social et familial. Personne dans le quartier ne pouvait ignorer que Mme Hoarau, la femme du docteur, touchait à tout, se voyait concernée dans la réparation de la toiture de l'église abîmée par un mauvais temps, ou de la construction de quelques salles de l'école catholique, ou encore de l'aménagement des sentiers qui permettaient aux bonnes sœurs habitant un ancien presbytère situé au fond des bois d'éviter de longs et dangereux détours dans la forêt obscurcie par de grands arbres aux branches fortement ramifiées et dont le sol était recouvert d'une épaisse couche de feuilles sèches et craquantes.

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