Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Articles récents

Ma Tante Angélique 1

8 Décembre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

Ma Tante Angélique 1

         Ceci est un ouvrage de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ne peut être que fortuite.

L’existence ! En voilà le mot qui m’est venu à la mémoire le jour où j’ai reçu la nouvelle que ma tante Angélique est morte. On est venu me donner cette nouvelle comme si de rien n’était et je l’ai prise très calmement.

Je dois me préparer à l’instant même pour attraper l’autobus de quatre heures ; il ne me reste qu’une heure devant moi. Je me rase à la hâte, prends mon bain, fais ma valise et me dirige vers l’arrêt bus, tout près du grand chemin, à un quart d’heure de marche de ma demeure. Il y a plus de trois semaines que je n’ai pas vu tante Angélique et la dernière fois que je l’ai quittée pour me rendre dans ce petit village que je connais à peine, elle m’a dit de ne pas gaspiller mon existence car je dois toujours me rappeler que l’existence est très courte. Elle a tout à fait raison de m’avoir donné un tel conseil et d’autre part je sais qu’elle veut me faire comprendre des choses qu’elle n’ose pas me dire.

Je reste là à penser comment ce beau visage qui a tant vécu, n’est plus. Je me sens envahi par une profonde tristesse. Je me demande quelle est l’importance de vivre quand on sait qu’on cesserait de vivre un jour. Certes, c’est absurde de faire une telle pensée mais les choses de la vie semblent parfois si dures et si sévères que nous, créatures humaines, éprouvons des difficultés à comprendre. Il arrive un moment où la vie ressemble à une terre brûlée et à marcher dessus est un martyre, une pénitence. Le monde est un théâtre où chaque individu joue son rôle. C’est un spec­tacle où chaque personne participe et assiste en même temps, avec le plus grand dévouement, à ce jeu qu’on appelle “la comédie humaine.”

Il arrive bien souvent au cours de l’existence que la vie nous abandonne et, au moment même, l’on se voit, l’on se juge l’être le plus misérable au monde. La vie, c’est l’existence même. Tante Angélique avait raison de dire “de ne pas gaspiller l’existence”. Et maintenant la vie, pour elle, est finie. Elle ne vit que par l’esprit parce qu’elle n’est plus parmi les vivants. Elle est comptée parmi les morts, et les morts on pense à eux pour un certain temps et après, on les oublie aussi. J’ai tant envie de voir tante Angélique. Elle semble si vivante à moi que je ne peux suppor­ter de penser qu’elle ne vit plus. Mes empressements me mettent dans une si grande agitation que mes actions me paraissent machinales. Peu après, je me vois m’éloigner de la maison en grandes enjambées. Les maisons, les arbres ne représentent plus rien pour moi et, parfois une bouffée d’air frais vient me vivifier le corps. J’entends des bruits, des voix mais sans rien comprendre. Je n’ai pas attendu longtemps pour attraper l’autobus et, m’installant dans un coin à l’extrémité, ayant ma tête appuyée sur la banquette arrière, je me suis assoupi, malgré les multiples pensées agressives qui me hantent l’esprit.

Quand je me réveille, je me trouve déjà tout près de mon village. Je descends, emportant ma petite valise avec moi. Comme je suis assez pressé, j’évite à tout prix la rencontre des amis et, au lieu de passer le long du chemin principal, je passe à travers champs, par des sentiers étroits et tortueux.

En approchant la maison, je remarque qu’il y a plusieurs personnes dans la cour. Je reconnais la plupart d’entre eux. Les uns sont des voisins et les autres des parents lointains que je rencontre assez rarement.

Je n’ai pas le temps de les saluer et je me dirige droit vers la chambre où se trouve tante Angélique. Elle est sur le canapé. Je peux entendre les pleurnichements des uns, les murmures des autres. Je remarque tante Félix, habillée en noire comme les autres, qui pleure aussi et qui se trouve tout près du canapé. Je sais que si je resterai plus longtemps à les regarder je ne tarderai pas à voir mes larmes couler sur mes joues. Je m’approche de tante Angélique pour la regarder de près. Je l’ai vue. Son visage est tel que je l’avais quitté la dernière fois. Que son âme dorme en paix, pense-je en la regardant et en faisant un signe de croix. Et après, je suis sorti.

J’ai pris ma place dans l’autre chambre pour passer la nuit. Je n’ai pas dîné, et je n’en ai pas envie. On a passé du café noir à plusieurs reprises. J’ai choisi un coin afin qu’on ne me dérange pas. Je n’ai pas voulu non plus livrer conversation à personne parce que mon état d’esprit ne m’en permet pas.

Je passe les premières heures à observer les autres. Je ne les connais pas et j’en suis certain qu’ils sont tous des parents. Je ne m’en soucie pas de les connaître. Et ce n’est pas non plus le moment.

Je me souviens encore quand j’étais tout petit et habitais dans cette cabane de La Colline, c’était tante Angélique qui se trouvait auprès de moi. C’était tante Angélique qui me berçait dans ses bras. Oui, cette même tante qui se trouve dans l’autre chambre. J’en ai envie de pleurer, de crier. Mais à quoi bon. Elle ne m’entendra pas.

Elle, envers laquelle j’ai gardé et je garderai toujours ce sentiment maternel. Personne ne comprendra. Personne. Sauf elle et moi. Comment pourrai-je l’oublier pour tout ce qu’elle a fait pour moi. Non. Ce n’est pas possible. Pour moi elle n’est pas morte. Elle vit encore. Elle vivra toujours. Oui, elle est là devant moi ; je l’entends qui m’appelle. C’est loin en arrière. Je n’avais que sept ans.

— François. François..., où es-tu François.

— Je suis là, maman.

— Oh ! François tu m’as fait peur. Ne t’éloigne pas de la maison, mon chéri. Tu sais très bien que c’est dangereux d’aller jouer loin auprès des ravines. Si tu y tombes, personne ne le saura. Tu me promets de ne jamais y aller, mon gâté. N’est-ce pas?

—       Oui, maman, mais je ne sors pas du côté des ravines.

—      Très bien, tu ne dois pas y aller, mon chou.

C’était la première instruction que tante Angélique m’avait donnée. Elle me surveillait toute la journée ; et avec toujours cet air de gentillesse qu’on n’arrive pas à trouver en toute personne, elle m’ordonnait ou m’empêchait de faire quelque chose.

®Kader Rawat

Lire la suite

Mémoires d’une jeune fille libérée 3

7 Décembre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

Mémoires d’une jeune fille libérée

3

J'étais devenue jeune fille à dix ans. Ma mère, qui ne m'avait pas encore préparée pour un tel événement, s'étonnait de ma croissance rapide. Quand je rentrais à la maison un après-midi, après les heures de classe, les yeux remplis de larmes parce que j'avais commencé à saigner et que cela n'arrêtait pas, ma mère s'affolait face à la situation et m'emmenait dans la salle de bain pour me laver, pour me montrer les usages et pour m'expliquer sur la menstruation. J'étais bien embarrassée au début et quand le soir mon père me regardait avec un air de contentement, je devinais que ma mère l'avait déjà mis au courant. J'éprouvais une honte qui me faisait réfléchir sur le changement qui s'était effectué dans ma nature.

Au collège, ma vie devenait intéressante. Je me liais d’amitié avec beaucoup de jeunes filles de mon âge et passais en leur compagnie des moments forts agréables. Je me trouvais dans une société qui évoluait bien vite. Je pris très tôt conscience de la réalité des choses et ne tardais pas à comprendre que, pour frayer mon chemin convenablement dans le milieu scolaire, j'avais toute raison de respecter les lignes de conduite et de ne pas ignorer que le succès appartient à tous ceux qui savent prendre des initiatives et que la chance ne sourit qu'aux audacieux. Entre-temps la situation de mon père s'améliorait. Il achetait une camionnette Peugeot 404 d'occasion qu'il utilisait pour se rendre à son travail, en même temps qu'il me déposait devant l'établissement scolaire. Mon père avait l'intention d'utiliser la camionnette pour vendre des marchandises dans les hauts pendant les week-ends afin d'arrondir sa fin de mois. Il avait des projets pour l'avenir. Il voulait s'acheter une maison en ville. Il avait aussi de l'ambition. Il voulait réussir. Donc il n'avait pas intérêt à rester les bras croisés. Il avait raison de bouger, de saisir sa chance. La ville de Saint-Denis offrait plusieurs perspectives à la réussite. L'activité commerciale paraissait l'une des meilleures par laquelle la fortune pourrait être faite en peu de temps, si la personne qui s'y intéressait parvenait à trouver le bon filon.

Un de ses amis le mit en rapport avec un négociant de quartier qui voulait lui acheter sa camionnette. Comme il n'avait pas l'intention de la vendre, il avait mis un prix qui représentait le double de ce qu'il avait payé. La personne en question accepta l'offre. Le bénéfice de cette transaction s'égalait à son salaire du mois. C'était là que mon père eut l'idée de se lancer dans le commerce des voitures d'occasions.

Une fois en sortant de l'école, ma mère m'apprit que nous devrions nous rendre à l'île Maurice. On avait eu dans la journée un télégramme disant que mon grand-père paternel était gravement malade. Mon père avait déjà fait les démarches nécessaires auprès de la Préfecture pour obtenir nos passeports. Ensuite il était allé voir le proviseur de l'école pour me faire avoir l'autorisation de m'absenter pour quelques jours. Ce voyage était mémorable pour moi et en évoquant le souvenir ici c'est comme si je l'avais vécu hier. Un ami de mon père nous avait déposés sur le quai au Port dans l'après-midi. Nous devions embarquer sur le navire Jean Laborde. J'étais malade toute la nuit et avais fait un très mauvais voyage. Mon séjour à Maurice était bref. Mon grand-père que je n'avais vu qu'une seule fois sur son lit pendant qu'il était bien malade mourut peu après. Une semaine plus tard nous étions de retour à la Réunion.

Lire la suite

Mémoires d’une jeune fille libérée 2

1 Décembre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

Mémoires d’une jeune fille libérée

2

Je faisais l'objet de bonheur qui comblait mes parents dans leur vie conjugale. J'avais désormais augmenté considérablement les dépenses de la maison et mes parents devraient se montrer prudents pour ne pas épuiser le maigre salaire de la fin du mois. J'étais précoce et ne tombais pas souvent malade. J'étais joyeuse quand j'avais eu ma dose. Je m'habituais facilement aux gens de mon entourage et quand je commençais à prendre de forces, les voisines m'emmenaient chez elles pour passer la journée. J'avais la mauvaise habitude de tout ravager pendant mon enfance. Je grimpais sur les coiffeuses, ouvrais les tiroirs, montais sur les tables, brisais tout ce qui se trouvait à portée de main et me permettais de m'amuser de ma farce. Je boudais et me jetais carrément par terre quand on m'emprisonnait dans un parc. J'aimais tellement gesticuler que je pouvais à peine rester sans rien faire. Je cherchais souvent refuge dans les bras de mes parents.

Mes parents étaient des gens pieux. Depuis mon plus jeune âge je compris les craintes qu'ils avaient envers Dieu. Ils se réveillaient tôt le matin et consacraient énormément de temps à la prière. Mon père se rendait à la mosquée pour pratiquer les cinq prières obligatoires de la journée à des heures précises. Le matin quand il rentrait avec du pain et des croissants achetés à la boulangerie Sorbe située à deux coins de rues de notre maison, j'étais déjà réveillée. Il portait un courta et un bonnet blanc sur la tête. Il se rendait dans ma chambre, une pièce étroite et sombre où il y avait un petit lit et une penderie pour ranger mes vêtements. Il s'assit tout près de moi pendant quelques minutes pour me demander si j'avais bien dormi, si j'avais fait de beaux rêves en me caressant le visage. Ensuite il allait voir maman dans la cuisine. Elle s'asseyait toujours dans un sofa placé tout près de la porte pour profiter de l'éclairage et lire le Coran. Sa tête était couverte d'un châle de couleur sombre acheté à des marchands ambulants.

J'allais souvent les rejoindre pendant qu'ils buvaient le thé chaud et fumant. Je m'installais sur les genoux de papa et appuyais ma tête contre son épaule. Je voulais m'assoupir encore un peu en écoutant leur voix. Ils causèrent pendant un bon moment avant que papa ne décidât d'aller travailler. Les rayons de soleil commençaient à s'infiltrer à travers les vitres. Il faisait grand jour. J'avais un an quand la Réunion devint Département Français.

Quand j'étais assez grande et que mes parents me laissaient sortir toute seule, j'allais jouer avec des amis qui habitaient tout près de ma petite maison. Nous aimions beaucoup nous promener dans les rues commerciales pour admirer les vitrines des magasins. Nous passions dans des régions où nous pouvions regarder, à travers les grilles, des cours couvertes de gazon encore humide par la rosée du matin et des grandes maisons. J'aimais beaucoup contempler les belles maisons coloniales encadrées des beaux et gigantesques arbres fruitiers qui faisaient la fierté des propriétaires et des occupants.

Ma mère me faisait apprendre les rudiments de ma religion. Je récitais de longs versets du Coran le soir avant de dormir et pratiquais souvent la prière en sa compagnie dans une minuscule pièce sombre qui sentait l’encens. Quand je fus admise à l'école je pris l'habitude de me réveiller tôt le matin. Je mettais du temps pour me préparer. Avant de choisir une robe je restais longtemps devant la penderie coincée au fond d’une pièce étroite. Mes amies avaient du goût pour l'habillement. Je ne voulais pas paraître médiocre en leur compagnie. Ma mère me criait souvent après pour me rappeler que je n'avais pas besoin de me faire coquette pour me rendre à l'école. J'avais du mal à lui expliquer que pour moi c'était important de porter des vêtements à la mode. En classe je m’appliquais dans mes études et m'étais vite fait remarquer comme une élève brillante, appliquée et disciplinée.

Mes parents m'emmenaient souvent visiter les beaux quartiers de l'île. Nous sortions le matin avant que le soleil se lève. Nous roulions pendant longtemps sur les côtes des montagnes. Nous nous arrêtions souvent dans les rampes pour admirer les paysages pendant que le moteur de la voiture refroidissait. Le parcours était épuisant mais j'appréciais beaucoup ce moment qui me donnait l'occasion de découvrir des coins charmants de mon île. Des amis et des connaissances de mon père qui venaient de Maurice ou de Madagascar passaient souvent leurs séjours à la maison. Mon père les emmenait visiter le volcan, les cirques et leur faisait faire le tour de l'île. J'eus donc la chance dès mon plus jeune âge de connaître des endroits attrayants et d'admirer des paysages grandioses et pittoresques qui me fascinaient.

  ©KaderRawat

Lire la suite

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  6

30 Novembre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  6

Les bosquets étaient lugubres et ternes; les champs labourés par les esclaves la veille étaient humides encore par la rosée du matin; les plaines herbeuses étaient entassées de détritus où quelques animaux laissés dès l’aube par les habitants erraient; les portes des habitations, habituellement ouvertes à cette heure-ci étaient encore fermées. Omar eut le pressentiment que des choses étranges durent se passer durant la nuit. Des mystères semblaient planer au-dessus de la ville; ses yeux étaient habitués à voir se dérouler le rythme d’une vie qu’il connaissait. Il portait grands témoignages de son environnement et il ne pouvait se tromper; il demeurait pourtant devant un spectacle qui lui rendait perplexe et mélancolique; d’un pas mal assuré, titubant, comme pris d’un étourdissement soudain, dû peut-être à la mauvaise nuit qu’il avait passée, il se dirigeait dans la direction du quai; c’était bien là son but; il apprit de la bouche d’un cavalier pressé, effarouché, l’insurrection qui causait des troubles, des désordres, des frayeurs dans le cœur et dans l’esprit de la population.

Au lieu que les rues accueillaient les habitants, se remplissaient des tumultes aux décors grouillants de la ville, un aspect bien différent régnait partout. Les cris des enfants s’étaient éteints derrière les murs des maisons; ils étaient cloîtrés, condamnés à ne plus jamais laisser échapper dans l’air frais du matin ces voix remplies d’un chant mélodieux, voix innocentes qui d’habitude perçaient les ondes de l’espace, traversaient de longues distances pour aller se perdre dans les bruits fracassants de l’océan; l’absence des grincements des roues des charrettes remplies de marchandises et qui cahotaient dans les chemins défoncés, hissées dans un tintamarre par des esclaves robustes, et disparues ce matin-là, de la circulation, était la preuve qu’il se passait des choses drôles, étranges, singulières. Omar lui-même parvenait avec grande peine à comprendre; les grondements des tonneaux sur les trottoirs, les bruits des sabots sur les pavés s’étaient tous tus; l’absence des habitants de la ville, des marchands du quartier, des étrangers jetait une atmosphère de tristesse et de désolation qui faisait peur, qui éveillait la crainte dans l’esprit; toutes activités s’étaient évanouies derrière l’ombre d’un cauchemar que l’île aurait dû bien vivre ces dernières heures, genre de malédiction qui aurait frappé tout un chacun qu’ils cherchaient à panser leurs plaies derrière les façades remplies d’ombre et d’obscurité; la vie semblait si mystérieusement volatilisée et les événements survenus étaient difficiles à expliquer et Omar lui-même, en voulant éclaircir son esprit, demeurait incertain et sceptique; il poursuivait sa marche solitaire courageusement dans les rues désertes.

Les portes étaient verrouillées de l’intérieur, derrière lesquelles se trouvaient, aux aguets des moindres bruits singuliers qui leurs parvenaient à l’oreille, les citoyens dans l’unique but de protéger leurs familles innocentes et sans défenses, les armes à la main, prêts à surgir sur quiconque voulait les perturber dans leur vie; les citoyens attendaient dans un silence absolu, non sans crainte de se voir d’un moment à l’autre attaqué, submergé même par quelques esclaves marrons ou autres espèces de ce genre bien décidé, les hachettes à la main ou autres instruments sanguinaires, tels que serpes, sabres, faucilles, couteaux qui leur tomberaient dessus comme le glaive, les tranchant la gorge d’un seul coup sec, ou le crâne, faisant répandre la cervelle sur le parquet, alors que le corps, giclant de sang, comme le jet d’une fontaine bouchée, tombait en amas de chair inerte, dans un bruit fracassant. Dans une chambre noire comme de l’encre, sans avoir le courage de pousser un cri, de prononcer une seule parole, tant la voix ne voulait pas sortir de la gorge serrée, alors que des silhouettes informes se déplaçaient et que, dans un désordre qui bousculait meubles et vaisselles, maîtres et esclaves s’entrelaçaient, gesticulaient, comme dans un ébat amoureux, pour s’achever dans l’assouvissement d’une vengeance si longtemps restée insatisfaite et qui demeurait le facteur principal de tout ce qui aurait motivé ces actes de barbaries qui se terminaient dans le carnage, dans la mutilation sans exemple, n’épargnant ni femmes ni vieillards ni enfants.

Quelques fenêtres des premiers étages des bâtiments s’entrebâillèrent et se renfermèrent - clap - démontrant à quel degré les habitants étaient devenus soupçonneux, proies d’un psychose inespéré; la terreur de toutes ces pensées que les renvoyait leur imagination, jouait sur leur conscience, ne les laissant aucun moment de répit. La rumeur de ce qui fut advenu à la famille Thomas Derfield - dont l’histoire demeurait mystérieuse dans toute sa démesure - se répandait dans toutes les maisons de sorte à installer dans l’esprit de toute personne la crainte qu’un sort semblable les attendait, horreur qu’ils avaient bien du mal à soutenir, leur esprit étant bien trop faible pour supporter l’écho de tous ces malheurs qui pourraient leur tomber dessus.

Tandis que sur la ville une atmosphère de peur semblait régner partout, Omar, de son imagination troublée, confuse, de son œil de suspicion et de méfiance, hésitait à poursuivre plus loin sa marche quand il remarqua dans un carrefour, tout près des casernes, des cavaliers qui surgissaient comme des fantômes pressés avant de disparaître derrière un nuage de poussière, ayant l’air d’être poursuivis par le diable. Omar ne pouvait aucunement ce jour-là réaliser ce qu’il avait l’intention de faire : de s’acheter un esclave. Il pensait à sa petite fortune et décidait de ne pas se risquer dans les rues; malgré son état délabré, pitoyable, un malheur pouvait lui arriver, lui achever l’existence là où il ne l’aurait jamais attendu. Il décida de reporter ses démarches dans un jour bien plus propice, imaginant que le destin ne voulait pas qu’il procurât son esclave ce jour si néfaste. Bien qu’il remarquât que les gens rasaient les murs furtivement pour rentrer chez eux, il n’abandonna pas l’idée de se renseigner, à la première occasion, ce qui avait bien pu se passer pour que les choses lui semblent inhabituelles. Et pourtant ce qui se passait non loin de lui ne pouvait demeurer un mystère ni un secret pour personne. Les hommes s’étaient regroupés au fin fond des bois, se déplaçant dans l’orée opalescente du matin comme des silhouettes macabres avec entre les mains, baïonnettes, poudre d’escampette, fusils et tous les accessoires nécessaires pour une défense bien organisée que la garnison avait bien voulu mettre à la disposition des braves défenseurs et qui furent trimballer, dès l’aube, dans des chariots formant des caravanes sur les divers sentiers qui relièrent la ville aux différents quartiers de l’Ile. Tout en choisissant des positions stratégiques sous le commandement d’un officier de la milice, dans l’unique but de porter main forte à la garnison et de renforcer les régiments composés de quelques maigres poignées de soldats, ces défenseurs parmi lesquels s’étaient joints bons nombres d’esclaves bien décidés à rester aux côtés de leurs maîtres, des affranchis, des jeunes garçons poussés plus par la curiosité, par une aventure palpitante que par aucune raison bien plausible à définir leur présence dans ces lieux, tous ces défenseurs attendaient le moment décisif, le surgissement de ces esclaves révoltés comme l’ombre du démon dans l’effroyable obscurité du bois, rempli déjà des bruits sinistres parvenant des régions lointaines dans un silence bien effrayant, un silence de mort, un silence qui leur fit frémir jusqu’aux leur moelle, leur donnant envie de fuir, de ne plus jamais retourner dans ces lieux où les uns à plat ventre, les autres tapis dans le creux d’un arbre, ou derrière un taillis, dans un fossé, ils attendaient avec une inquiétude infinie, le glaive leur tomber dessus, la mort les surprendre dans leurs positions embarrassantes, les pieds longtemps engourdis, les mains ayant perdue toute énergie et les jambes recroquevillées pouvant à peine se remuer, l’esprit tari dans une frénésie incommensurable.

Ceci est un ouvrage de fiction. Toute ressemblance avec des personnages réels ne peut être que fortuite.

©Kader Rawat    

Lire la suite

IL ÉTAIT UNE FOIS LA COLONIE  5

22 Octobre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  5

 

En ouvrant le tiroir pour prendre la monnaie qu’il avait gagnée la veille pour la vente de ses meubles, Omar fût saisi d’une faiblesse indicible. Il se tenait pendant un bon moment au bout de la table. Il éprouvait des douleurs lancinantes. Il n’avait jamais ressenti de tels symptômes auparavant. Il évitait toujours de se faire ausculter par un médecin. Il préférait combattre ses complications de santé par ses propres moyens en utilisant des plantes médicinales de sa connaissance. Et pourtant, ce jour-là, ses afflictions, son état de vieillesse, ses désespoirs, le firent penser qu’il avait une santé fragile. Il devait déjà commencer à porter des soins à sa santé s’il ne voulait pas perdre, par négligence, une vie qui laissait l’avenir en suspens, des rêves en cours de réalisation, des projets inachevés. Ce rêve était de pouvoir attribuer à sa famille, condamnée dans la misère intense d’une vie, ce trésor qu’il avait acquis en guise de récompense par un capitaine français. Il avait sauvé, bien longtemps, ce capitaine des mains des pirates tortionnaires, qui le pourchassaient, le traquaient aux confins de cette île. Omar, déployant en ce temps-là, toutes ses vigueurs et ses ruses, l’avait caché dans une grotte. Le pauvre capitaine était fatigué, épuisé et il trimbalait avec lui un fabuleux trésor, une bourse contenant des centaines de pièces d’or. Le capitaine imaginait que sa vie n’avait pas de prix et remit à Omar, avec empressement, une poignée de ces pièces, avant de disparaître à jamais dans la nature, par une nuit orageuse et lugubre. Cette richesse, enfouie dès lors sous les cendres de son foyer composé de trois grosses pierres taillées, demeurait l’indice des conflits que les corsaires menaient aux pirates des hautes mers; ces pirates venaient des caraïbes pour semer les troubles parmi les navires marchands et dans les diverses îles des océans. Si en mers leurs habilités les rendaient célèbres, implacables, sur terre ils subissaient des pertes énormes, sans jamais se décider à se résigner, à se repentir, ni même à l’amnistie, si le cas ne leurs semblait pas nécessaire.

La possession d’une telle richesse n’avait jamais été pour Omar un objet de tentation pour chercher à l’utiliser afin de rivaliser ses biens aux plus riches personnalités de la ville. Il comparait toujours la richesse au miel et les gens aux fourmilles qui ne s’y approchent que pour tirer avantage. D’ailleurs il ne voulait pas se lancer dans des entreprises qui pouvaient lui attirer des ennuis. Il n’avait jamais voulu non plus mélanger sa vie avec celle qu’il ne pouvait s’adapter. D’être riche est une bien bonne faveur mais de vivre libre pour Omar est bien meilleure. Ce choix de préférer la liberté à la richesse était fait pendant qu’il était au service d’une grande famille bourgeoise, parents du Gouverneur, dans le quartier de Moka, des années auparavant. Une épidémie avait anéanti toute la famille. Omar lui-même était gravement malade mais sa constitution lui sauvait.

Maintenant qu’il était dans une vieillesse avancée, ses défaillances lui donnaient des doutes et même des soucis sur sa santé, lui persuadant le peu de jours encore qu’il lui restait à vivre, ce qui venait jeter, dans ses souffrances, sur son front protubérant une lueur terne, sombre: regret de n’avoir pu vivre sa vie comme il l’avait toujours souhaité, tout prés de sa famille. Il commençait par avoir la conviction de ne pouvoir jamais réaliser son rêve, qu’il avait choyé pendant des années, durant sa misérable vie, dans une imagination conçue avec fermeté, avec résolution et avec promesse que jamais l’idée de mener une vie de splendeur, de grandiose, de l’exubérance ne devait lui titiller l’esprit ni effleurer sa pensée en l’absence de sa famille et à l’instar même d’une vie exécrable que cette dernière, dans un monde sans pareil, devait mener. La résolution qu’il avait prise, ce matin qui lui avait enlevé de sa vue le voile qui lui cachait longtemps son existence réelle, de s’acheter un esclave qui prendrait soin de lui et l’aiderait dans ses démarches, l’avait donné du courage, malgré les peines qu’il devait éprouver de se relever pour se rendre à la vente aux enchères sur la place publique, au bas de la ville. En faisant un dernier effort pour fermer fenêtres et portes, Omar quitta sa demeure et s’engagea dans un sentier défoncé, couvert d’herbes et d’autres plantes sauvages, humides encore par la rosée du matin; sa case était cachée derrière des arbres et était difficilement perceptible aux passants. Aux pas mesurés, le paletot venté par une brise modérée, Omar faisait son chemin en traversant devant d’autres misérables cases du quartier.

Ceci est un ouvrage de fiction. Toute ressemblance avec des personnages réels ne peut être que fortuite.

©Kader Rawat                                             

 

Lire la suite

Mémoires d’une jeune fille libérée 1

22 Octobre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

Mémoires d’une jeune fille libérée

                             1   

La naissance d'un enfant a toujours été un événement important dans l'histoire d'une famille. L'arrivée d'un premier enfant est attendue avec des sensations nouvelles, de fortes émotions, de grandes espérances et des joies immenses. La mère qui porte l'enfant pendant neuf longs mois, pénibles des fois, connaît seule les moments difficiles d’une première grossesse. Elle éprouve par contre un bonheur intense, malgré les douleurs, de pouvoir mettre au monde un être qui apporte lumières et félicités dans un foyer, et qui représente le symbole, la preuve de l'amour éprouvé par deux êtres. L'existence se voit soudée, consolidée et le père partage les mêmes émotions et les joies immenses.

Ma naissance coïncidait avec la fin de la deuxième guerre mondiale. C'était une période difficile pour la population de l'île de la Réunion, encore Colonie Française à l'époque. La pénurie des marchandises avait permis aux commerçants malhonnêtes de profiter de la situation. L’île ne parvenait pas à se relever de la misère. Des gens se regroupaient devant les portes des boutiques depuis tôt le matin avec le ticket de rationnement pour se procurer quelques kilos de manioc, de maïs ou de bacon. Plusieurs personnes sans scrupules furent arrêtées, traduites en justice et condamnées à payer de fortes amendes. Les ventes au marché noir étaient monnaie courante. Le temps était difficile, dur, impitoyable. Mais j'étais bien là, minuscule, nue comme un ver de terre, à pousser de grands cris aussitôt que le cordon ombilical fût coupé et qu'on m'éloigna de cette chaleur maternelle. On pourrait interpréter cela comme un signe distinctif de liberté. Pour maman, c'était la délivrance après m'avoir portée avec un courage exemplaire pendant toute cette période de grossesse. Je pesais si lourde, trois kilos cinq cents au moins, que l'accouchement avait duré longtemps. Heureusement que plusieurs personnes, prévenues pour l’occasion, s'étaient réunies ce jour-là, pour aider maman à me mettre au monde.

C'était un vendredi, juste après l'heure de la grande prière. Mon père était rentré au moment où j'étais encore dans les bras des personnes qui me donnaient mes premiers soins. Quand je fus déposée dans le berceau flambant neuf, qui se trouvait tout près du lit, mon père s'était approché de moi et avait donné l'Azan dans mon oreille droite et l'Ikamah dans mon oreille gauche. Tout enfant musulman qui vient de naître doit entendre cette attestation de foi et cet appel à l'adoration de son Créateur.

Je fus particulièrement admirée, dès ma venue au monde, par les grimaces que je faisais pour réclamer ma ration. Ma mère n'était pas en forme pour satisfaire ma demande de la journée. Elle aurait dû avoir recours au lait en poudre par boite que mon père procurait chez les commerçants qu'il connaissait en ville. Il était magasinier dans une entreprise commerciale qui venait d'ouvrir ses portes à Saint-Denis et qui était spécialisée dans l'importation des matériaux de construction.

 Au fait, mon père était originaire de l’île Maurice qu’on appelait aussi l’île sœur. Pendant que la guerre fit rage en Europe, mon père se rendait souvent à l’île de la Réunion pour vendre des marchandises dans les hauts. Il voyageait par bateau en trimbalant des valises remplies de bric à brac pour aller sillonner les sentiers des hauts afin d’écouler ses marchandises. C’était de cette manière qu’il gagnait sa vie. Ma mère vivait dans une famille nombreuse à la Montagne. C’était l’époque où de nombreuses familles quittaient la ville pour se réfugier dans les hauts par crainte que les allemands ne bombardent la Capitale. Ma mère était le cinquième enfant d’une famille chrétienne et devait avoir vingt ans quand elle connut mon père. C’était une belle fille, avec un teint clair, de longs cheveux châtains, un nez pointu et une physionomie à la Nastasia Kinsky de Tess d’Urberville.  La première fois que mon père l’avait vue, c’était un dimanche matin et elle revenait de l’église de la délivrance de Saint-Denis. Il était frappé par sa beauté, sa démarche nonchalante, sa désinvolture mais n’était pas encore amoureux d’elle. Mon père avait 22 ans à l’époque. Coiffé comme Rhett Butler dans Autant en emporte le vent, avec sa petite moustache mince au-dessus des lèvres, il dégageait un charme auréolé d’un charisme qui ne laissait pas insensibles les femmes. Mais ma mère n’était pas attirée par lui. Elle vivait dans une famille nombreuse au 15ème kilomètre et était suffisamment occupée avec ses frères et sœurs et répondait aux tâches ménagères dans la journée. Son père travaillait dans un atelier de fabrication des meubles au Port et il devait quitter la maison très tôt le matin pour ne rentrer que tard le soir. Sa mère était malade et ne pouvait pas assumer toute seule son ménage. Ma mère s’appelait Sylvie. Trois sœurs plus âgées étaient déjà mariées et vivaient dans les autres villes et villages de l’île. Un grand frère qui avait terminé ses études travaillait dans une société de transport basée dans l’ouest. Il occupait un logement à la Possession, à quelques kilomètres de son lieu de travail et s’était mis en ménage avec une fille qu’il avait rencontrée au Lycée Professionnel qu’il fréquentait à l’époque où il étudiait encore. Il venait leur rendre visite une ou deux fois par mois. Trois frères et deux sœurs entre huit et dix-sept ans étaient encore à la charge des parents.  Les trois frères étaient des internes dans un lycée situé à Saint-Denis et les deux sœurs fréquentaient l’école de la Montagne où elles se rendaient tôt le matin pour rentrer vers cinq heures de l’après-midi. Ma mère allait les chercher au bout du sentier, souvent munie d’un parapluie par ce qu’il pleuvait souvent dans la région.

Ma mère aimait se faire belle. Elle allait souvent en ville pour acheter des provisions pour la maison et profitait de l’occasion pour faire du lèche-vitrines dans les rues principales bien qu’elle n’ait pas d’argent pour se permettre de se faire plaisir. Elle admirait les belles robes exposées dans les vitrines des magasins, rêvait de porter des belles chaussures de marque et restait longtemps devant une bijouterie à admirer des chaînes en or, des bagues en diamants, des marquises et des colliers de perles.  Le hasard voulut qu’une fois en attendant le bus à la gare du Barachois, elle tomba face à face avec mon père qui venait de débarquer dans l’île et qui passait par là. Il avait insisté pour l’accompagner jusqu’à chez elle bien qu’elle n’ait pas pensé que cela était une bonne idée. Il s’était installé à côté d’elle dans le bus mais n’avait pas échangé un mot tout le long du voyage qui pour ma mère avait duré une éternité (ce qu’elle avait raconté plus tard dans ses anecdotes) tant elle éprouvait la crainte de se faire remarquer par les gens qui la connaissaient et réprimander par ses parents quand ils seraient informés, pour s’être affichée ainsi en public avec un homme. C’était un moment décisif pour ces deux personnes qui s’ignoraient le plus absolument possible et qui ne nourrissaient  l’un envers l’autre aucun sentiment qui aurait pu les rapprocher. Mais faut-il aussi comprendre qu’une telle démarche, aussi audacieuse qu’elle puisse paraître, était le déclic qui allait rapprocher deux êtres que tout séparait. C’était le déclenchement d’un mécanisme qu’aucune règle ne pouvait arrêter. Quand ma mère avait compris que cet homme s’intéressait à elle, elle n’en croyait pas. Elle ne pouvait comprendre comment cela était possible qu’un amour puisse exister entre cet homme dont elle ignorait tout de son histoire et elle-même qui était d’une confession différente. Pourtant dans son cœur innocent encore, se manifestaient des parcelles de l’élixir que l’homme avait injecté par ses regards, sa douceur, les quelques paroles qu’il avait à peine eu le temps de prononcer. Elle avait commencé à penser à lui. Et c’était à partir de là que cette pensée allait contaminer ses sentiments qui n’auraient pas de répit. Quand il se présenta devant la maison son cœur tressaillit. Elle commençait à éprouver pour lui des sentiments et le plus difficile restait à faire. Mon père était un homme qui était prêt à tout faire pour arriver à ses fins. Lui aussi vivait dans une famille nombreuse dont la situation financière était loin d’être confortable. Dix enfants au total dans une famille qui dépendait des revenus d’un père vieillissant et souffrant. Les enfants qui avaient atteint l’âge qui pouvait les permettre de se débrouiller n’avaient pas le choix. Beau Bassin où la famille vivait dans une vieille maison en tôle était une ville qui ne présentait à l’époque aucun attrait, et les perspectives de pouvoir trouver un travail étaient quasiment inexistantes. Chaque membre de la famille devait prendre sa destinée en main et d’essayer d’apporter ce qu’il pouvait pour contribuer à nourrir les autres.

L’île de la Réunion était encore une petite colonie française perdue dans l’océan indien. Elle présentait des potentialités que seules les personnes avisées sauraient reconnaître. Mon père faisait partie de cet infime nombre de gens qui étaient prêts à miser gros pour tirer tous les avantages possibles des situations encore précaires. Il avait décidé de poursuivre son avenir dans cette île en relevant tous les défis, affrontant tous les obstacles qui pouvaient entraver ses démarches.

Il avait tout simplement demandé à ma mère si elle accepterait de partager sa vie. Elle avait mis du temps pour prendre une décision et pour informer en même temps ses parents avant de donner son accord à mon père.

Il avait trouvé un logis dans la capitale et ils avaient commencé à vivre en couple. La guerre en Europe pris fin. Un an plus tard je fis mon entrée dans ce monde.

©Kader Rawat

Lire la suite

LA ROUTE DE L'EST 2 SAINT-DENIS RÉUNION...

20 Octobre 2020 , Rédigé par kader rawat

Lire la suite

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  5

10 Octobre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  5

 

En ouvrant le tiroir pour prendre la monnaie qu’il avait gagné la veille pour la vente de ses meubles, Omar fût saisi d’une faiblesse indicible. Il se tenait pendant un bon moment au bout de la table. Il éprouvait des douleurs lancinantes. Il n’avait jamais ressenti de tels symptômes auparavant. Il évitait toujours de se faire ausculter par un médecin. Il préférait combattre ses complications de santé par ses propres moyens, en utilisant des plantes médicinales de sa connaissance. Et pourtant ce jour-là ses afflictions, son état de vieillesse, ses désespoirs, le firent penser qu’il avait une santé fragile. Il devait déjà commencer à porter des soins à sa santé s’il ne voulait pas perdre par négligence une vie qui laissait l’avenir en suspend, des rêves en cours de réalisation, des projets inachevés. Ce rêve était de pouvoir attribuer à sa famille, condamnée dans la misère intense d’une vie, ce trésor qu’il avait acquis, en guise de récompense, par un capitaine français qu’il avait sauvé bien longtemps des mains des pirates tortionnaires qui le pourchassaient, le traquaient aux confins de cette île. Omar, déployant en ce temps-là toutes ses vigueurs et ses ruses, l’avait caché dans une grotte. Le pauvre capitaine était fatigué, épuisé et il trimbalait avec lui un fabuleux trésor, une bourse contenant des centaines de pièces d’or. Le capitaine imaginait que sa vie n’avait pas de prix et remit à Omar avec empressement une poignée de ces pièces avant de disparaître à jamais dans la nature par une nuit orageuse et lugubre. Cette richesse, enfouie dès lors sous les cendres de son foyer composé de trois grosses pierres taillées, demeurait l’indice même des conflits que les corsaires menaient aux pirates des hautes mers; ces pirates venaient des caraïbes pour semer les troubles parmi les navires marchands et dans les diverses îles des océans. Si en mers leurs habilités les rendaient célèbres, implacables, sur terre ils subissaient des pertes énormes sans jamais se décider à résigner, à repentir ni même à l’amnistie, si le cas ne leurs semblait pas nécessaire.

La possession d’une telle richesse n’avait jamais été pour Omar un objet de tentation pour chercher à l’utiliser, afin de rivaliser ses biens aux plus riches personnalités de la ville. Il comparait toujours la richesse au miel et les gens aux fourmilles qui ne s’y approchent que pour tirer avantage. D’ailleurs, il ne voulait pas se lancer dans des entreprises qui pouvaient lui attirer des ennuis. Il n’avait jamais voulu non plus mélanger sa vie avec celle à laquelle il ne pouvait s’adapter. D’être riche est une bien bonne faveur mais de vivre libre pour Omar est bien meilleure. Ce choix de préférer la liberté à la richesse était fait pendant qu’il était au service d’une grande famille bourgeoise, parents du Gouverneur, dans le quartier de Moka des années auparavant. Une épidémie avait anéanti toute la famille. Omar lui-même était gravement malade mais sa constitution lui sauvait.

Maintenant qu’il était dans une vieillesse avancée, ses défaillances lui donnaient des doutes et même des soucis sur sa santé, lui persuadant le peu de jours encore qu’il lui restait à vivre, ce qui venait jeter, dans ses souffrances, sur son front protubérant, une lueur terne, sombre: regret de n’avoir pu vivre sa vie comme il l’avait toujours souhaité, tout près de sa famille. Il commençait par avoir la conviction de ne pouvoir jamais réaliser son rêve, qu’il avait choyé pendant des années, durant sa misérable vie, dans une imagination conçue avec fermeté, avec résolution et avec promesse que jamais l’idée de mener une vie de splendeur, de grandiose, de l’exubérance ne devait lui titiller l’esprit ni effleurer sa pensée en l’absence de sa famille et à l’instar même d’une vie exécrable que cette dernière, dans un monde sans pareil, devait mener. La résolution qu’il avait prise, ce matin qui lui avait enlevé de sa vue le voile qui lui cachait longtemps son existence réelle, de s’acheter un esclave qui prendrait soin de lui et l’aiderait dans ses démarches, l’avait donné du courage, malgré les peines qu’il devait éprouver de se relever pour se rendre à la vente aux enchères sur la place publique, au bas de la ville. En faisant un dernier effort pour fermer fenêtres et portes, Omar quitta sa demeure et s’engagea dans un sentier défoncé, couvert d’herbes et d’autres plantes sauvages, humides encore par la rosée du matin; sa case était cachée derrière des arbres et était difficilement perceptible aux passants. Aux pas mesurés, le paletot venté par une brise modérée, Omar faisait son chemin, en traversant devant d’autres misérables cases du quartier.

©Kader Rawat                                             

Lire la suite

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  4

8 Octobre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  4

 

Le gond de la fenêtre s’était détaché du bois. Le battant donnait l’apparence de vouloir tomber d’un moment à l’autre. Omar avait l’air inquiet en regardant les arbres. Son esprit était ailleurs. Pendant qu’il se préparait pour sortir, ses regards exprimaient une certaine tristesse, en traversant les pièces sombres et vides qui lui refoulaient des souvenirs qu’il ne pouvait oublier. Il regrettait beaucoup les anciens meubles qui étaient ses seules compagnes pendant ses heures de solitude, ses malheurs et ses troubles. Ces meubles représentaient les indices et les témoignages d’une vie tumultueuse, vécue au fin fond des îles, à une époque où l’existence dépendait de la bravoure, de la force, de l’intelligence et de la chance. Son passé lui revenait par bribe à la mémoire de sorte à lui faire voir, dans une imagination faible et troublée, les séquences entrecoupées de sa vie, lui rappelant les circonstances qui l’avaient permis l’acquisition des vieux meubles de valeur et ce trésor qu’il vérifiait chaque soir, avant de dormir. C’était pour surveiller tout seul son trésor qu’Omar n’avait jamais voulu introduire quiconque dans sa misérable case. D’ailleurs son état était si déplorable que des gens ne lui portaient ni attention ni ne lui rendaient visite. Omar avait depuis longtemps porté ses observations, ses études sur ce qui motivait et intéressait les gens du monde. La fortune seule pouvait exercer sur tout un peuple l’influence et les attentions imméritées des gens sans scrupules, la détenant entre leurs mains par l’exercice de la malhonnêteté ou par autres procédures douteuses. Omar avait choisi de mener sa vie à sa manière et cela lui réjouissait! C’était suffisant pour lui. Omar avait un passé qui lui causait souvent de l’obsession.

La vente de ses meubles se rapportait à sa décision de quitter l’île pour aller rejoindre sa famille aux Indes, après plus de quarante années de séparation. Au fur et à mesure qu’il entrait dans la vieillesse, ses idées se tournaient vers son passé, ses origines mêmes. Il choyait depuis longtemps l’idée de retrouver sa famille : ses enfants qu’il avait laissés tout petits et sa femme qui n’avait jamais quitté son imagination. Il passait de long moment à remonter le temps et voir défiler sa vie de misère dans les rues de sa ville natale, Gujarat en Inde. Il se séparait de sa famille par les confusions que causaient les troubles intérieurs de son pays. Engagés par les hommes de la Compagnie des Indes orientale, des coolies voulaient échapper à la misère qui sévit dans leur pays et à la répression des Anglais. Ils embarquèrent sur des vaisseaux, laissant derrière eux familles, parents pour aller servir dans des îles lointaines. Omar était parmi ces gens en détresses et voyageait pendant longtemps dans des vaisseaux qui sillonnaient les mers ; il servait fidèlement des maîtres français, les assistait dans leurs manœuvres, les défendait contre les pirates, les protégeait de son mieux durant des violentes tempêtes. Il les portait dans des chaises à porteurs lors de longues randonnées dans la profondeur des îles. Les vigueurs qu’il avait déployées dans sa jeunesse, ses souffrances, les expériences qu’il avait acquises l’avaient rendu un homme habile, rusé et dur.

©Kader Rawat

Lire la suite

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  3

7 Octobre 2020 , Rédigé par Kader Rawat

IL ÉTAIT UNE FOIS …LA COLONIE  3

Les lumières envahissantes du lever du soleil chassaient les ombres trop noires par l’absence de la lune. Omar se trouvait dans sa misérable case, dans le faubourg de Port-Louis. Il était réveillé déjà mais ne pouvait pas bouger. Il avait fourni des efforts la veille en transportant des meubles qu’il avait vendus à un négociant de la ville. Il était épuisé et ressentait des douleurs aiguës qui lui avaient fait pousser de longues plaintes qui se mélangeaient souvent avec les croassements des grenouilles. Personne ne l’entendait.

La mort pourrait le surprendre dans cet état, sans que personne ne sache. Omar avait l’habitude de se réveiller tôt le matin. Seulement la maladie pourrait le retenir au lit. Il demandait à Dieu de lui venir en aide, de lui donner sa force, de ne pas lui abandonner dans un moment aussi important de son existence. Il reconnaît en lui-même un homme trop vieux pour continuer à vivre seul. Son état de faiblesse, la mauvaise nuit qu’il avait passée l’accablait de telle sorte qu’il était convaincu qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre. La maladie troublait très souvent ses pensées et lui fit voir la réalité en face.

– Je ne dois plus vivre tout seul, dit-il, je suis trop vieux et j’ai besoin de l’aide.

Les chants des coqs lui parvenaient à l’oreille et lui annonçaient l’approche du jour. Il voulait se délivrer de ce cauchemar qui commençait déjà par l’affliger. Il remarquait des lueurs sombres qui s’infiltraient par les interstices de sa case. Le froid qui passait à travers les issues n’eut aucun effet sur le vieil Omar. Le matelas était humide de transpiration. Durant toute la nuit Omar était accablé par des crampes et des fièvres. Il se levait avec beaucoup de peines et de volonté pour préparer une tisane avec des plantes qu’il avait récupérées dans les montagnes et qu’il avait entassées sur l’étagère à côté de son lit.

– Ta vieille carcasse ne tiendra pas longtemps Omar, se dit-il, en allumant le feu, tu quitteras ce monde bien avant que tu l’imagines et sans avoir accompli ton devoir. Qui se soucie de toi, de ton existence? Ton visage ridé, ta barbe blanche ne signifient rien dans l’esprit de ces quelques bougres du quartier que tu connais. Ta présence dans cette société n’est que l’ombre qu’on oubli si vite. Tu dois fuir avant qu’il ne soit trop tard. Pourtant, vieux renard, si on savait que tu possèdes une fortune si immense le monde serait à tes pieds. Mais n’as-tu pas toujours fui la société? Tu redoutes tellement les riches que tu t’es résigné, malgré ta fortune, à demeurer pauvre. C’est ta conviction. La vie t’a appris de leçons que tu ne peux oublier si vite. Et puis remarque que tu as vécu une existence jalonnée de malheurs. » L’aboiement des chiens lui indiquait le lever du jour.

Les gens se rendaient aux champs. Il ouvrit grandement la fenêtre pour inviter l’air frais à entrer dans les trois pièces vides de sa case. ‘Cet air pur’, pensa-t-il, “qui provient des montagnes chasse les maladies. J’ai donc toute chance de me guérir. Je n’ai pas l’intention de garder le lit et pourrir dans cette pièce. Un vaisseau devait débarquer des esclaves ce matin. Je ne dois pas manquer cette occasion. Il faut absolument que je me rende sur le quai pour m’acheter un esclave. J’en ai grand besoin.’

Copyright ©Kader Rawat

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>