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Une invitation particulière

17 Mai 2016 , Rédigé par Kader Rawat

Une invitation particulière

Au cours de ce dîner improvisé et préparé à la hâte par madame Payet et Suzanne, Frédéric n'en finissait pas de s'étonner devant des plats divers une soupe aux crabes, une sauce aux crevettes pêchés dans la rivière, de concombres coupées en morceaux, de salades de laitues fraîchement cueillies dans le potager, de grosses tomates assaisonnées de la vinaigrette et du poivre, du riz mélangé avec d'oignons frites, du pain de campagne. Installé dans une salle à manger amplement éclairée par des becs à gaz suspendus au plafond, Frédéric et Henri demeuraient à table pendant longtemps à remplir leurs verres de petite quantité de ce liqueur qui incitait l'appétit et aidait la digestion. Henri avait mis du temps avant d'évoquer ses souvenirs stimulés assurément par la consommation de quelques verres de vin pays. Il se montrait par la suite loquace et parvenait à se rappeler des séquences qui lui revenaient à la mémoire et qu'il avait complètement oubliées. Dans son état normal il aurait eu bien du mal à remonter dans la profondeur de son imagination pour fouiller le passé, le décortiquer avec une exactitude étonnante. C'était de cette manière qu'il parlait de la première fois qu'il avait fait la rencontre de Mme Hoarau quand celle ci venait de débarquer dans le pays en compagnie de son mari. Elle était une de ces ravissantes femmes de l'époque qui avaient tout pour plaire et que chaque individu qui l'approchait se sentait soulagé, satisfait par la moindre considération portée à leurs égards. Mme Hoarau avait cette distinction qui éveille le respect, l'estime dans l'état d'esprit de ses admirateurs. Henri avait pour habitude de se rendre chez le docteur pour remettre une importante somme d'argent que son père lui confiait. Il attendait souvent ce moment qui lui permettait de faire ce long chemin à pieds pour se retrouver devant la maison des Hoarau et pour profiter de l'occasion pour s'attarder devant la porte afin de porter ses admirations sur toutes ces femmes distinguées qui évoluaient devant lui sans lui remarquer. Le docteur Hoarau, en gentilhomme avisé, ne le recevait jamais dehors. Il eut donc le privilège de s'introduire dans la somptueuse demeure, de s'asseoir sur un sofa confortable et même de siroter un verre de boisson agréable que la bonne le servait. Il avait l'habitude pour l'occasion de porter une tenue convenable et, en tant que fils de colon, il avait tout intérêt de soigner son apparence. Au début Mme Hoarau était une femme réservée qui ne se montrait pas souvent en société ni en public. Mais quand on la voyait elle était toujours accompagnée de son mari qu'elle aimait énormément. Les années passées ensemble dans l'île les avaient tout de même permis de conserver, d'entretenir la chaleur de cet amour qui n'avait pas connu vraiment de faille. Les enfants nés de cette relation avaient en quelque sorte consolidée le lien entre les époux et les facilités qu'ils avaient eues dans la vie les avaient rapprochés. Aucun nuage n'était venu obscurcir ce long parcours entrepris par deux êtres soudés par le serment et le vœu de vouloir vivre ensemble pour le meilleur et pour le pire. De ce mariage stable dont le secret ne réside que par le fait de devoir vivre pour plaire à l'autre, les enfants qui y grandissaient en tiraient avantage. Leur destin y dépendait beaucoup et, pour forger leur caractère, pour leur inculquer de l'éducation, pour définir en quelque sorte une ligne de conduite, cette stabilité était nécessaire. Les bénéficiaires ne pouvaient pas se plaindre et quand ils se faisaient entraînés par le courant de la fortune et que toutes les portes s'ouvraient comme par magie ils n'en cherchaient pas plus et c'était là le vrai bonheur, dans cette harmonie qui régissait l'existence. Peu de familles parvenaient à concilier autant de facteurs importants et menaient une vie à leur guise sans laisser apparaître les moindres signes de faiblesse. Mais comme tout change avec le temps, et que l'habitude devient une deuxième nature, nombreuses années parvenaient à modifier énormément des choses de la vie. Mme Hoarau, bien que fortement attachée à son mari, prenait le destin de ses enfants en main et était seule à décider de leur sort. Cet accord avait été conclu suite à une entrevue personnelle avec son mari trop absorbé dans ses affaires pour s'occuper des enfants. Il avait laissé à sa femme le plein pouvoir sur la façon dont elle espérait aborder leur avenir. Elle informait par contre son mari de toutes les décisions graves qu'elle entreprenait concernant les enfants et lui tenait au courant des résultats obtenus. C'était ainsi qu'elle sortait progressivement de ce cocon familial pour rencontrer nombreuses personnes impliquées dans l'éducation de leurs enfants. Elle allait voir les maîtres pour se renseigner des progrès de ses enfants en classe. Elle choisit elle-même l'établissement scolaire qu'ils devaient fréquenter, fit leur inscription, discuté avec le directeur pour qu'ils obtiennent une classe intéressante où ils auraient toutes les possibilités de poursuivre leur éducation dans les meilleures conditions possibles. Ces démarches et les intérêts qu'elle portait à l'enseignement la firent acquérir la réputation de mère soucieuse de l'éducation de ses enfants et bon nombre de personnes suivaient ses exemples et en firent de même. Elle se retrouvait en peu de temps entourée d'autres mères de famille qui venaient la faire des confidences sur leurs problèmes personnels, qui la demandaient des conseils pour régler quelques affaires épineuses, sollicitaient son aide quand c'était nécessaire pour qu’elle intervienne en leur faveur auprès des personnes concernées et enfin la donnaient une telle importance qu'elle commençait par apercevoir qu'elle tenait une bonne place dans le cœur de tous ces gens. Quelques années plus tard, avec une réputation acquise sans le vouloir mais bien méritée pour ses nombreux actes de bienfaisance, Mme Hoarau figurait parmi les personnes dont les noms étaient souvent mentionnés au cours des conversations livrées dans les meilleures sociétés. Elle n'en tirait ni fierté ni arrogance d'autant d'égards portés sur sa personne. En plus de cela, elle endossait déjà le titre de la femme du docteur qui dans une société encore à l'aube de sa croissance la plaçait sur un piédestal que quiconque enviait. Au cours de nombreuses réceptions données pour célébrer quelques œuvres de charité, pour l'inauguration des hôpitaux ou même pour fêter un évènement lié au corps médical et dans lesquelles elle accompagnait son mari pour faire acte de présence elle se familiarisait avec une aisance étonnante avec d'autres personnes de haut rang avec lesquelles elle entretenait des conversations traitant des thèmes aussi divers que l'astronomie, la science et la technologie qui n'étaient pas encore des matières bien répandues à l'époque et dont les principales sources d'informations ne se trouvaient que dans des livres spécialisés que seuls les scientifiques possédaient. Son mari recevait par la poste de nombreuses revues qui parlaient de découvertes, d'inventions, d'actualités qu'elle prit beaucoup de plaisir à lire, à comprendre. Elle avait tout de même poursuivi son éducation jusqu'au baccalauréat avant que ses parents ne décident de la suivaient dans ses moindres occupations liées aux études. Tous ces labeurs ne pouvaient que la servir au moment où elle se confrontait à la réalité de l'existence et où elle avait à mettre en valeur son savoir faire et ses connaissances. Elle cherchait à faire autant pour ses enfants et pour elle c'était un immense plaisir de les assister, de les aider, de les encourager d'acquérir cette éducation si essentielle pour l'avenir, si précieux, si indispensable. De la femme amoureuse qu'elle était, elle avait su s'adapter à la femme responsable et consciente de ses devoirs envers ses enfants. Maintenant qu'elle était une femme mûre, épanouie, raisonnable quand elle avait décidé de gérer les affaires de son mari, c'était à ce moment que Frédéric qui ne l'avait aperçue qu'une fois devant l'église s'intéressait à la connaître pour demander la main de sa fille. Cette soirée passée en compagnie d'Henri Payet s'achevait bien tard avec l'esprit, l'imagination de Frédéric rempli de perspectives prometteuses, de plans solidement conçus, d'avenir réconfortant, de rêves pressées à réaliser. Frédéric avait eu à peine le temps de dormir cette nuit là tant il était transporté dans un monde imaginaire dans lequel il se voyait en train de vivre un amour sans pareil dans la compagnie de Nathalie. Ses préoccupations dans les jours qui suivaient étaient consacrées à se préparer assidûment pour le jour où il devait rencontrer Mme Hoarau afin de faire bonne figure quand il serait présenté à elle. Henri Payet qui devait la rencontrer dans les jours suivants trouverait une bonne occasion pour organiser cette rencontre sans éveiller de soupçon. Il voulait tout simplement éviter de se faire passer pour l'entremetteur parce qu'il voulait rester en dehors de cette affaire. Ainsi il n'aurait aucun compte à rendre à personne ni aucune explication à donner et ne se retrouverait pas dans une mauvaise posture si jamais par la suite les choses ne se passaient pas comme ils l'espéraient. Frédéric était tout à fait d'accord sur le principe et ne demandait pas plus que d'être introduit auprès de la personne concernée. Il assumerait tout seul le reste quelque soit le résultât. Il était conscient que toute la réussite de cette entreprise ne dépendait que de son savoir faire. Au delà du village de Tampon s'étendait la Plaine des cafres et plus loin la Plaine des Palmistes, un ancien cratère des siècles de cela et recouvert depuis d'une riche végétation et d'une variété exceptionnelle de plantes qui ne laissaient pas insensibles les géologues et même les botanistes. Le courant d'air frais qui parcourait la région en permanence et l'aspect pittoresque du site attiraient bon nombre de personnes en quête d'un coin tranquille et d'un lieu de repos pour passer les mois chauds de l'année. C'était ainsi que s'élevaient de part et d'autre de belles maisons rustiques qui donnaient un aspect de villégiature à cette plaine partagée à étage successif. La première fois que Mme Hoarau se rendit dans ce coin choyé, elle fut conquise par la douceur du lieu, la tranquillité et la forte senteur des fougères et des orchidées. Les enfants étaient encore petits quand elle convainquit son mari de faire construire pour la famille une grande maison entourée d'un jardin fleuri. Elle avait même investi dans la construction une importante somme d'argent pour agrémenter les pièces intérieures, pour les travaux de décors et pour l'édification d'une cheminée de briques nécessaire en hiver quand il fait très froid. Les beaux meubles en bois qui garnissaient les pièces étaient de première qualité et bien que la maison reste fermée une grande partie de l'année, des précautions étaient prises pour que les meubles gardent leurs éclats et leur consistance. L'humidité étant considérée comme le pire ennemi des objets laissés à l'abandon, Mme Hoarau avait engagé un couple âgé qui habitait dans un pavillon à côté pour entretenir la maison, les accessoires, le jardin et la cour. Plusieurs fois par an et plus souvent pendant la saison chaude les Hoarau organisaient des réceptions et conviaient nombreux amis, parents et relations avec lesquels ils avaient des liens étroits. Ils arrivaient tous en voitures, certains depuis la veille et pour lesquels des dispositions étaient pris pour passer la nuit et ils se réunissaient le jour convenu pour s'amuser dans le jardin devant un feu de bois au-dessus duquel des gibiers étaient suspendus. Certains étaient regroupés dans la maison où un gramophone jouait la dernière chanson à la mode et où une piste de danse attendait ceux qui en avaient l'envie; d'autres se trouvaient dans la cour où une longue table garnie d’abondant amuse-gueule, des gâteaux, des pâtés, des salades, des fruits, des boissons attendaient les invités. Frédéric Grondin se trouvait justement au milieu de cette fête en compagnie d’Henri Payet un mois après qu'ils s'étaient quittés la dernière fois. Le procédé était simple pour que Frédéric Grondin ait son invitation pour marquer sa présence dans une telle société. La dernière fois qu'Henri Payet avait rencontré Mme Hoarau il l'avait fait part qu'un ami qui était agent commercial souhaitait la rencontrer pour discuter affaire. Mme Hoarau avait pris des renseignements sur la personne en posant quelques questions pour satisfaire sa curiosité et pour se faire aussi une idée de qui il s'agissait et, étant donné qu'elle donnait une réception dans peu de temps, pourquoi ne pas profiter pour emmener la personne. Ce qui avait en quelque sorte arrangé les affaires. Agent commercial paraissait une étiquette qui donnait une certaine importance à la personne et Frédéric lui-même n'aurait pas trouvé meilleur terme pour qualifier ses activités et il lui en fit infiniment reconnaissant. Les invités continuaient à arriver au milieu de l'après-midi de ce samedi tant attendu et ils étaient tous habillés convenablement. Dans le climat agréable de la plaine et par une journée ensoleillée les femmes, qui portaient des robes dans lesquelles leur corps était bien moulé et qui étaient couvertes presque toutes de chapeau de couleurs variées, se rendirent dans le jardin pour faire de petits groupes et pour livrer conversation à cœur joie. Leur visage souriant, relevé par le fard et autres produits de beauté devant coûter extrêmement chers, exprimait la joie de vivre et avait un tel éclat qu'aucun défaut n'était perceptible. L'air vivace, pimpantes, coquettent elles brillaient, étincelaient dans la lueur jaunâtre du soleil couchant. Les hommes se retrouvaient dans la cour, certains parlaient de la politique, d'autres des affaires, des potins et des ragots. Frédéric connaissait nombreux de ces personnages qu'il avait au moins une fois croisés sur son chemin. Sa présence dans ce milieu ne pouvait pas laisser insensible bon nombre de gens qui lui connaissaient de visage. Il se trouvait en compagnie d'un riche négociant qu'il venait de rencontrer et qui se trouvait lui-même par hasard dans la fête, ayant fait tout récemment connaissance de Mme Hoarau et avait conclu avec elle un marché fort intéressant, ce qui expliquait en quelque sorte de quelle manière l'on pouvait exprimer sa reconnaissance et comment un remerciement pouvait être aussi significatif. Frédéric se sentait quelque peu éclipsé au milieu de tous ces gens importants et, désirant faire bonne figure pour laisser la meilleure impression de lui-même particulièrement aux yeux de Mme Hoarau à laquelle il n'était pas encore présenté, il n'hésitait pas de se lancer dans des discussions sérieuses touchant l'économie, le commerce, les affaires, la politique, ce qu'il y avait de mieux pour raviver une conversation, la donnant une dimension qui incitait ses interlocuteurs à y intéresser de vives voix. Le docteur Hoarau était présent à la réception, étant de retour peu de temps de cela mais dont la santé n'était pas bonne, une grippe qu'il traînait depuis quelque temps et qui l'avait affaibli de telle sorte qu'il ne demeurait pas pour longtemps parmi les invités. Frédéric avait eu tout de même l'occasion de le rencontrer et Henri Payet avait fait la présentation. Ils avaient échangé quelques brèves paroles de politesses et s'étaient séparés chacun de son côté, emportés par les incessantes sollicitations qui rapprochaient et éloignaient les uns les autres dans ce cercle qui ne cessait de grossir. Les lumières étaient allumées, la musique se jouait à fond, les gens avaient commencé à manger, à boire, à danser, à parler de tout et de rien. Frédéric se trouvait en compagnie de quelques messieurs parmi lesquels Hubert Boyer, homme influent qui siège au Conseil Général, Christophe Dijoux, adjoint maire du village qui présentait lors des campagnes électorales des dernières élections un programme d'intérêt général qui attirait nombreux sympathisants, un agent administratif haut placé et un directeur de service maritime. Mme Hoarau était en compagnie d’Henri Payet et se trouvait à peu de distance du groupe. Frédéric ne trouvait pas meilleure occasion pour se retirer discrètement du groupe et se diriger à la rencontre de Mme Hoarau. — Bonsoir madame Hoarau. Depuis que je suis arrivé je cherche une occasion de vous rencontrer et de vous remercier en même temps de l'honneur que vous m'avez fait en m'invitant à cette réception. Ah quel festin ! Permettez-moi de me présenter. Frédéric Grondin, dit Frédéric en tendant la main à Mme Hoarau. — Je suis contente que vous soyez venu, monsieur Grondin. — Frédéric. Vous pouvez m'appeler Fréderic. — Effectivement Fréderic, Henri m'a parlé de vous et je me suis dit que c'est une bonne occasion pour vous demander de venir assister à une petite fête que je donne, répondit Mme Hoarau en présentant sa main que Fréderic tenait avec une extrême délicatesse et un enthousiasme qui démontrait combien il était reconnaissant, j'espère que vous vous amusez bien. — Énormément, je vous remercie, répondit Fréderic en libérant discrètement la main de Mme Hoarau. Je dois vous féliciter de la réussite d'un tel banquet. Tout a été si bien calculé qu'on ne peu que profiter de chaque instant de bonheur qui nous attend. — C'est très flatteur de votre part. Mais pour moi c'est un peu trop tôt de le dire. Enfin j'espère que tout le monde seront satisfaits. — Mme Hoarau a l'habitude d'organiser des fêtes aussi grandioses, dit Henri Payet, elle connaît le secret pour maîtriser la situation. — Il ne faut pas exagérer. Il n'y a rien de comparable aux autres festins donnés ailleurs. C'est une petite fête qui réunisse parents proches et bons amis. Il est bien de se rencontrer de temps à autre pour passer de bons moments ensemble. Cela permet de resserrer le lien familial qui prend un peu de recul avec le temps passé dans le travail, de permettre aux amis absorbés dans leurs occupations quotidiennes de se retrouver autour d'une table pour évoquer de vieux souvenirs. Autrement nous avons tous tendance à nous laisser emporter par tous nos menus soucis que nous commençons par oublier l'existence des autres. Les rapports que nous avons toute raison d'entretenir ne doivent pas subir à une telle transformation tout simplement parce que nous négligeons à prendre l'initiative nécessaire pour remédier la situation. Il suffit de réaliser comment l'on ne peut pas reconnaître un membre de sa famille quelque part ailleurs pour comprendre combien il est important de garder l'amitié en continuant à fréquenter les autres. La faute incombe aux grands de donner l'exemple pour que les générations qui viennent après puissent en faire autant. Sinon qui est la faute si les enfants ne connaissent pas un membre de leur famille? Qui? — Effectivement, l'évolution a toujours tendance à changer la société, dit Frédéric, la modeler selon les idées nouvelles qui ne sont pas en conformité avec les principes de base nécessaires à préserver la vraie valeur morale qui contrôle nos actes et dirige nos pensées. Les déclins constatés dans la nature humaine et qui passent toujours par les faiblesses des sentiments provoquent énormément de dégâts dans les rapports que les êtres établissent entre eux-mêmes. C'est une recrudescence incontrôlable dans le comportement humain qui devient dangereux au fil des années voir même des générations. Rien et personne ne pourrait arrêter ce fléau dévastateur qui en gangrène la société, la rende malade de telle sorte que beaucoup d'innocents en payaient les frais et cela est bien dommage. — C'est pour cette raison qu'il faut absolument faire des efforts pour éviter d'arriver jusque là, dit Mme Hoarau en invitant Frédéric à se rendre dans le jardin, "vous avez une vision très perceptible de ce que l'avenir peut représenter et je suis contente de vous l'entendre dire. Nous avons, me semble-t-il, les mêmes idées et je suis confiante que nous allons bien nous entendre. Henri me dit que vous êtes dans les affaires et puis-je savoir de quelle affaire s'agit-il?" Mme Véronique Hoarau et Frédéric Grondin marchaient l'un à côté de l'autre dans la grande allée bordée des marguerites et éclairées des lampadaires. Les dames s'étaient regroupées pour livrer conversation loin des oreilles indiscrètes et sans se faire dérangées par leur mari. Elles papotaient en poussant de grands éclats de rire qui résonnaient jusque dans le lointain. Mme Hoarau et Frédéric continuaient de parler pendant un bon moment avant que quelques personnes qui désiraient rencontrer Mme Hoarau se joignirent à eux et mirent fin à leur discussion qui s'avérait fort intéressant. Ils se séparèrent en se promettant de se retrouver une prochaine fois pour continuer la conversation. C'était ainsi que Frédéric obtint l'accord de Mme Hoarau de venir la rendre visite dans les jours qui suivirent pour parler affaire. Quand la fête approchait à sa fin, Frédéric avait fait les démarches nécessaires pour saluer Nathalie qu'il avait trouvée en compagnie de plusieurs jeunes filles au fond du jardin. Il avait hésité d'aller l'adresser quelques paroles afin de ne pas attirer l'attention des autres qui devaient assurément garder sur lui un œil rempli de méfiance et de curiosité. Il était tout de même satisfait de sa soirée.

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Un amour de convoitise

28 Avril 2016 , Rédigé par Kader Rawat

Un amour de convoitise

Un amour de convoitise

Le dimanche qui suivit cette démarche infructueuse qui avait enlevé l'espérance que Frédéric nourrissait à l'égard de cette fille et lui avait laissé des doutes sur des projets qu'il avait fait, il se réveillait tôt le matin pour se rendre à l'église du Tampon. A l'époque cette nouvelle construction, bâtit par le soin de l'abbé Rognard, avait soulevé des différends entre ce dernier et la famille Kervéguen. Les anciens habitants du quartier souvenaient de cette histoire que tout le monde parlait pendant longtemps.
Habillé dans un costume à rayures couleur grise acheté pour l'occasion et portant cravate et chapeau, Frédéric avait surpris ses parents en se présentant devant eux dans un tel apparat un dimanche matin qu'il passait d'habitude à faire la grâce matinée. Il était peu enclin à marquer sa présence dans les offices religieux et était bien souvent absent dans les cérémonies et les messes célébrées dans l'église située à peu de distance de sa maison. Les sons des cloches lui laissaient souvent indifférent bien qu'il croyait en Dieu Tout Puissant. Il n'était pas considéré comme un fervent catholique mais n'était pas pour autant dénuer de foi. Il avait un profond respect de tout ce qui touchait la religion et, dans sa vie pratique, il utilisait très souvent comme bouclier, contre toutes perversités et tentations, les règles fondamentales dictées par la Bible. Ce qui lui permettait d'adopter des principes rigoureux de l'existence et d'établir une ligne de conduite qui réglait en quelque sorte sa vie. Le temps déployé dans l'exercice de son métier dur et difficile lui empêchait de songer à fonder un foyer. Et puis bien qu'il connaisse nombreuses jeunes filles de villes et villages, toutes issues de bonnes familles, il n'avait pas encore trouvé ce qui pourrait faire son bonheur. Son cœur, jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans quand il vit Nathalie, ignorait encore les affres de l'amour et ne pouvait pas le tromper. Ce matin, quand il se rendait à l'église de Tampon dans une petite voiture empruntée à un ami qui habitait un coin de rue de sa maison, son intention était avant tout d'aller voir cette fille, de l'aborder et de faire la connaissance des membres de sa famille.
Pendant que la voiture grimpait l'interminable pente raide en faisant des bruits épouvantables et en soulevant une épaisse poussière grisâtre le long du chemin caillouteux et défoncé par les eaux, Frédéric ressentit une joie ineffable et un infini plaisir qui lui incitait à admirer le beau paysage qui se défilait lentement des deux côtés de la route. En atteignant le village après une heure et demie de route épuisante, il se dirigeait vers l'église, garait la voiture à l'ombre d'un grand flamboyant chargé des bouquets de fleurs rouge-orangées. Il pénétrait dans l'église déjà remplie de fidèles, trempait sa main dans l'eau bénite, fit des signes de croix au nom du Père, du fils et de Saint Esprit et alla s'agenouiller sur un des bancs libres à l'arrière pour écouter le sermon du père Grégoire debout au fond dans sa chaire. Au lieu d'écouter le discours du prêtre dont le sujet traitait sur la charité et dont l'éloquence avait tenu en émoi l'assistance, Frédéric traînait ses regards sur les rangés de têtes qu'il ne parvenait pas à définir ni à distinguer. Une démarche inutile étant donné que dans la position où il se trouvait il ne pouvait reconnaître personne. Une marée de chapeaux sobres, à peine perceptibles dans l'atmosphère sombre, entravait sa vue. Pendant que l'assistance chantait en chœur quelques passages de la Bible, Frédéric admirait le dôme construit des bois massifs et d'acier, les piliers en métaux dans lesquels étaient incrustés des bois sculptés, les vitraux d'où parvenait une lueur douce et colorée. Après la messe il se rendit sur le parvis pour attendre la sortie des paroissiens en fixant son regard sur les portails. Hommes, femmes et enfants quittaient le sanctuaire les yeux brillés par la foi renforcée, les visages souriants, la joie exprimée par un cœur gai, léger, soulagé. Chacun se donnait l'air de s'être débarrassé des pêchés qui encombraient le cœur, qui accablaient l'âme, qui martyrisaient l'esprit. Absolution ressentie par chacun dans une profonde conviction que du passé il ne restait pas le moindre remords et que le futur s'annonçait merveilleux et sans tâche. Aux regards fixés vers le ciel pour continuer à garder le contact avec l'au-delà s'ajoutait la douceur tant recherchée sur les visages ne se cachant plus derrière aucun masque, exprimant bonté, affabilité et sagesse.
Les femmes, parées de leurs plus beaux habits de dimanches, certaines portaient de capelines, de chapeaux de paille, d'autres cachées sous des ombrelles se mettaient en petits groupes pour livrer conversation, pour échanger des salutations, pour profiter de cette occasion de rencontre, pour demander des nouvelles et pour parler un peu de tout. Les messieurs également dont la plupart des maris jaloux, des fils qui voulaient se faire remarqués ou des gendres curieux se mêlaient aux groupes pour animer les conversations déjà entamées dans la bonne humeur. Les enfants, filles et garçons, couraient dans tous les sens, passaient entre les grandes personnes sans faire attention, disparaissaient derrière la façade de l'église, grimpaient les escaliers, sautaient trois ou quatre marches, escaladaient les murs en poussant des cris et faisant des bruits qui égayaient la scène. Frédéric avait rencontré quelques amis d’enfance, tous mariés et père de famille, qu'il avait perdu de vue et qu'il avait retrouvé à sa plus grande joie. Il avait fait la connaissance de leur épouse qui tenait dans les bras leur enfant encore en bas âge. Il avait descendu les perrons et se tenait au milieu de la cour quand Nathalie sortait de l'église, accompagnée de sa mère, une ravissante femme d'une quarantaine d'années qui n'avait pas perdu encore sa fraîcheur. Ces deux femmes ainsi debout sur le porche ne pourraient tromper l'œil d'un observateur, tant leur ressemblance était frappante malgré la différence d'âge. Pour la première fois Frédéric savourait de ses yeux hagards et éblouis la beauté sublime de la fille dont la longue robe en soie couleur bleue ciel, à large colle en dentelles, embellissait davantage la personne et ajoutait une touche d'agrément à son corps élancé, moulé et taillé comme une œuvre soigneusement travaillée par Rodin. Entraînant à l'écart son ami Eric Rivière qui habitait le quartier il demanda :
— Dites moi donc Eric, connais-tu cette demoiselle qui se tient debout là-haut en compagnie de cette dame ?
— Laquelle tu veux dire ? Il y a plusieurs qui se trouvent là-haut. Celle qui porte un chapeau blanc décoré d'un ruban noir est une demoiselle Hoarau. Voilà justement le curé qui échange quelques mots avec la mère, une femme, parait-il, de tempérament que le docteur a ramené d'une province française dont je ne me souviens plus le nom.
— Je m'en suis aperçu qu'elle a l'air très cultivée. Et puis quelle grâce dans ses manières ! Est-ce le seul enfant, cette ravissante fille ?
— Pas du tout. Les autres se trouvent en France. Deux fils qui suivent des études à la Sorbonne et une fille, la plus grande, mariée à un banquier parisien réputé. Mme Hoarau a l'habitude de venir passer quatre à cinq mois dans l'île pour ne pas avoir à supporter le froid qui sévit en France. Elle profite de cette occasion pour s'occuper de plusieurs propriétés situées sur le littoral entre Saint-Pierre et Saint-Joseph et confiées à des colons auxquels elle se chargeait d'aller demander des comptes et de contrôler les travaux.
— Elle a un sacré courage. Et que fait son mari ?
En s'intéressant à l'histoire de cette famille et en posant une foule de questions à son ami Eric qui était bien informé pour avoir vécu dans le quartier depuis longtemps, Frédéric démontrait des intérêts particuliers qui éveillaient des soupçons sur les sentiments qu'il éprouvait à l'égard de la charmante fille. En écoutant son ami parler il ne quittait pas des yeux la demoiselle dont les démarches gracieuses à côté de la mère adoptant une attitude remplie d'aménité et de courtoisie attiraient l'attention des jeunes célibataires, d'hommes mariés et des femmes envieuses qui lançaient de temps à autre des œillades remplies d'admirations dans la direction, firent un signe de tête, esquissaient un sourire bienveillant. Elle délaissait peu après sa mère qui continuait à parler avec le prêtre et descendait les escaliers en soulevant légèrement sa robe qui définissait à merveille sa taille si magnifiquement dessinée dans la lumière éclatante du soleil et laissait entrevoir la rondeur de ses jambes chaussées de splendides bas de soie. Quelques boucles de ses cheveux, échappés par des mouvements brusques, suspendaient des deux côtés de ses joues empourprées par les efforts fournis et par la bouffée de chaleur qui s'élevait du sol à cette heure de la journée. Elle rejoignit quelques amies regroupées plus bas dans la cour et, sans se rendre compte qu'un admirateur assidu ne la lâchait pas des yeux et suivait ses moindres mouvements, elle se mêlait à la conversation ; une expression de joies et de bonheur se manifestait par l'emportement des unes et des autres impliquées dans le petit cercle ainsi formé. Quand une de ses amies s'approchait d'elle pour chuchoter quelque chose à ses oreilles, un secret peut-être partagé dans la discrétion, elle penchait le visage légèrement de côté et laissait apparaître des dents blanches bien rangées; ses yeux noisettes étaient décorés de cils touffus ancrés dans des arcades dessinées d'un mince filet de sourcils fraîchement épilés. Les lèvres fines et teintées de fard s'ajustaient à merveille sous le nez pointu et légèrement relevé comme celui d'une déesse grec. A l'extrémité de ses bras suspendus au long de son corps svelte et cachés sous une toile de mousseline bleu ciel, apparaissaient deux mains fines aux doigts effilés au bout desquels étaient accrochaient des ongles vernies d'une longueur raisonnable. Parfois, avec un geste machinal, sa main ajustait quelques boucles déplacés par une brise capricieuse pour entraver sa vue. C'était alors qu'elle remarqua plus loin Frédéric qui profitait de ce bref regard jeté sur lui pour faire un signe de tête à peine remarquable, tant il voulait se montrer discret. Elle affecta un air indifférent et ne laissa pas apparaître le moindre signe d'encouragement ni ne démontrait aucune faiblesse. Elle continuait à bavarder en mettant davantage de coquetteries dans ses démarches. Quand elle se retournait pour regarder dans sa direction, il comprit que c'était à ce moment là qu'elle se souvenait de lui. Satisfait d'avoir pu se faire remarqué au milieu de cette foule par la fille qu'il était venu voir, Frédéric prit congé de ses amis qui voulaient le retenir pour la journée en l'invitant chez eux. Il avait désisté sous prétexte qu'il avait quelques affaires pressantes à terminer mais s'était juré de revenir une autre fois. En faisant la route vers Saint-Pierre il essayait de se rappeler ce que son ami lui avait raconté.
Le docteur Hoarau, père de Nathalie, passait son temps entre Paris et le petit village de Tampon. Ses parents étaient propriétaires de centaine d'hectares de terres qui demeuraient longtemps en friches sans qu'aucune démarche ne fût faite pour les exploiter. A la fin du siècle dernier quand le jeune Gustave, son prénom, allait poursuivre ses études de médecine à Montpelier ses parents le rejoignirent là-bas pour l'encourager. Il acheva ses études dix ans plus tard, épousa la fille d'un riche industriel de la même ville et décidait de venir dans l'île pour exploiter les terres laissées à l'abandon et pour travailler comme médecin de campagne. Installé depuis une vingtaine d'années au Tampon, il avait fait construire au début une belle maison coloniale sur une parcelle de terre située tout près de la route; plusieurs hectares de terres transformés en petits champs recouverts d'une variété de plantes destinées au commerce complétaient la propriété. Le géranium dont l'essence très recherchée avait atteint un prix record les vingt dernières années faisait partie des cultures principales. Ces plantations étaient irriguées de petits ruisseaux alimentés des eaux qui descendaient des hautes montagnes et qui poursuivaient leurs cours jusqu'à l'embouchure d'une rivière dont les berges étaient bordées d'un immense verger planté d'une variété exceptionnelle d'arbres fruitiers qui avaient fait la fortune de nombreux propriétaires parmi lesquels le docteur Hoarau en faisait parti. Le docteur Hoarau avait la passion de visiter souvent ses propriétés et de s'occuper de ses champs dont certains étaient confiés à des colons ayant une longue expérience dans l'agriculture. Économe, ambitieux, opportuniste et spéculateur avisé, le docteur Hoarau parvint, avec les bénéfices réalisés par l'exploitation des plantes de géranium qu'il avait fait son cheval de bataille et sur lesquelles reposait toute son entreprise, à épargner une importante somme d'argent qu'il avait utilisée par la suite pour l'achat de nombreuses parcelles de terre que le comte de Kervéguen vendit après sa défaite aux élections; les habitants du sud et même de l'île se souvenaient pendant longtemps des troubles causés par les partisans politiques pendant la campagne électorale et même après les élections. Grand ami du Comte, quand le docteur Hoarau constata que se mêler dans de tel enjeu politique pourrait avoir des répercussions sur ses propres affaires il se retirait discrètement en France auprès de ses parents sous prétexte qu'il avait des affaires urgentes à régler. Cela lui épargnait désormais à la fois de déplaire à un ami qui avait besoin de l'aide et de soutiens dans une pareille circonstance et d'éviter de tremper sa main dans ce rouage politique si redouté à l'époque tant elle était synonyme de fraudes, de corruptions, de violences et même de pressions. Autant soulagé se sentait-il à son retour plus tard quand il apprit avec quelle violence les élections avaient eu lieu, autant satisfait il était pour constater sa maison et ses propriétés épargnées par un peuple aveuglé par la colère. Un tel exemple lui avait décidé par la suite de vendre comme l'avait fait le comte de Kervéguen, et aussi le comte Choppy une grande partie de ses terres pour placer son argent dans d'autres affaires florissantes montées dans plusieurs villes françaises. Ses placements dans des affaires qui prenaient de l'essor, l'acquisition des immenses portions de terres productives louées à des fermiers dans les provinces, l'achats des immeubles à plusieurs étages situés dans les villes et les banlieue et loués à des particuliers, et les actions achetées dans de grandes compagnies industrielles en pleine croissance avaient mit le docteur Hoarau dans une situation financière plus que confortable. Ses enfants étaient tous assurés d’une dot intéressant qui frisait le million chacun. Le travail ne devenait qu'un prétexte pour s'occuper le temps, pour ne pas se perdre, s'ennuyer dans l'oisiveté et se créer une atmosphère insoutenable, insupportable qui aplatit le moral, qui déséquilibre l'existence si bien réglée, qui détruit l'individu. C'était pour cette raison que l'épouse du docteur Hoarau continuait à s'occuper de ses terres qui avaient été préservées exprès et permettaient de donner un sens à son existence. Elle avait eu cet amour d'exploiter ses terres depuis qu'elle avait compris combien cela la faisait du bien, la soulageait, la mettait de bonne humeur. Elle avait besoin de ce contact avec la nature dans une forme tout à fait différente, ce qui la permettait de déployer autant de vigueur qu'elle voudrait sans jamais ressentir la moindre fatigue mais entretenant tout le temps cet air jovial qui était en grande partie responsable de cette fraîcheur qu'elle exhalait, de cette jeunesse si apparente dans ses comportements, dans ses attitudes, dans ses manières et même dans son état d'esprit. Ce matin qu'elle parlait au prêtre en se tenant debout sur le parvis combien n'était-elle pas comblée de sentir les regards de beaux messieurs accrochés à sa personne anoblie déjà par les multiples actes de bienfaisances à l'égard des pauvres et des associations à caractère social et familial. Personne dans le quartier ne pouvait ignorer que Mme Hoarau, la femme du docteur, touchait à tout, se voyait concernée dans la réparation de la toiture de l'église abîmée par un mauvais temps, ou de la construction de quelques salles de l'école catholique, ou encore de l'aménagement des sentiers qui permettaient aux bonnes sœurs habitant un ancien presbytère situé au fond des bois d'éviter de longs et dangereux détours dans la forêt obscurcie par de grands arbres aux branches fortement ramifiées et dont le sol était recouvert d'une épaisse couche de feuilles sèches et craquantes.

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Une visite à Henry Payet

22 Avril 2016 , Rédigé par Kader Rawat

Une visite à Henry Payet

Une visite à Henry Payet

Frédéric savourait tranquillement dans sa chambre située à l'étage de la superbe maison de ses parents les plaisirs que lui avaient procurés les démarches sentimentales qu'il avait effectuées ces derniers jours et les joies qu'il ressentait en faisant surgir de son imagination les séquences entrecoupées de cette inoubliable matinée qui avait fixé ses sentiments à l'égard de cette belle étrangère qu'il avait hâte de rencontrer et de connaître. Il était d'une telle opiniâtreté que sans tenir compte de son milieu social, sans mesurer les conséquences de ses actions, sans se douter qu'il s'engageait dans une bataille où il risquait d'éprouver une grande déception, les jours qui s'ensuivirent préoccupèrent son temps à rencontrer les personnes susceptibles à le faire entrer en contact avec Madame Hoarau, la mère de Nathalie. Un après-midi, pendant que le soleil se déclinait au coin de l'horizon en projetant ses belles lueurs jaunâtres sur toute la partie de littorale où un chemin sablonneux, dont les deux côtés étaient jonchées des arbustes, des plantes arborescentes et de mauvais herbes, reliait la ville de Saint-Pierre à celle de Saint-Joseph, Frédéric se dirigeait dans une voiture d'occasion qu'il venait d'acheter, vers une distillerie de géranium située à Grand Bois. Il allait retrouver un vieux colon qui s'appelait Henri Payet et qui travaillait encore pour la famille du docteur Hoarau.
Henri Payet était le fils de ces pauvres blancs qui refusaient de travailler pour les autres et qui préféraient occuper une parcelle de terre par des contrats verbaux passé avec le propriétaire et qui s'appelait le colonat partiaire. Le nouvel occupant avait à distribuer au propriétaire un tiers de ce qu'il produisait sur une partie de terre qui ne lui appartenait pas. Henri Payet cultivait de la canne pour faire suite à ce que son père Joslyn Payet avait commencé cinquante années plus tôt. D'autres cultures, en particulier des agrumes complétaient une activité qui s'avérait rentable et qui permettait à ce colon prospère et travailleur de nourrir sa famille et de faire de l'économie pour réaliser des projets ambitieux ayant pour but de conforter son avenir et d'assurer sa position sociale. La petite maison construite sur cette terre démontrait combien Joslyn Payet, le père, croyait fermement que plus tard cette terre lui appartiendrait. Effectivement une proposition d'achat de ses terres occupées pendant presque une décennie faite au docteur Hoarau s'était soldée par l'établissement d'un contrat de vente dont le montant était considéré comme raisonnable par les deux parties et les années de labeur consistaient, pour la famille Payet, agrandie de plusieurs membres avec la naissance de nombreux enfants, à payer la dette contractée pour devenir à tout jamais propriétaire. Cette distillerie, équipée de plusieurs alambics, fut entièrement financée par le docteur Hoarau et située sur une partie de terre jouxtant celle d'Henri Payet. Ce dernier était choisi comme contremaître chargé à contrôler les travaux d'une dizaine d'employés laborieux que le docteur avait recrutés dans les quatre coins de l'île et qui lui étaient d'une grande dévotion. Cela fait dix ans déjà depuis qu’Henri Payet travaillait pour son compte sur ses terres et s'occupait de la distillerie qui lui permettait un gain supplémentaire qu'il utilisait pour payer les échéances de la dette qui n'était pas loin d'arriver à son terme. Le docteur Hoarau parvenait à exploiter la distillerie pendant quinze ans en envoyant régulièrement un grande partie de ses récoltes de géranium pour être distillées et lui permettait d'obtenir plusieurs centaine de bouteilles d'essence dont une partie était vendue à des prix intéressants aux marchands arabes qui abordaient le port de la Pointe des Galets dans des paquebots de Messageries maritimes. La grande étendue d'acacias qui couvrait plusieurs hectares de terres fournissait du bois nécessaire pour être brûlé sous les alambics. Les paillotes, disséminées dans la forêt plus loin, étaient les habitations des anciens engagés qui travaillaient les terres, plantaient les arbres, labouraient les champs.
Après avoir traversé le pont pittoresque au dessus d'un ruisseau dont l'eau tombait au fond d'une ravine, la voiture poursuivit sa route sur la partie côtière qui découvrait une bande de sable blanc assailli constamment par les vagues de la mer qui berçaient pendant la saison chaude de l'année nombreuses personnes qui s'y rendaient pour prendre un bain. L'usine de Grand Bois, responsable en grande partie du peuplement de la région, se pointait au loin avec sa chaume en Vacoas et, les habitations qui se trouvaient à peu de distance indiquaient déjà la prospérité des habitants du quartier, tous des travailleurs désireux de mettre au service des autres leur courage et leur bonne volonté dans l'espoir de construire une vie agréable et pleine de promesse. La statue érigée devant l'usine trompait souvent les passants qui se découvraient la tête en croyant qu'il s'agissait d'une église.
Il était bien tard quand Frédéric s'engageait dans le chemin menant vers la maison de Monsieur Payet. Le bruit du moteur attirait l'attention de deux chiens de race qui ne cessaient d'aboyer en suivant le véhicule qui continuait sa route vers l'habitation. L'ombre que projetait la maison à étage, construite tout récemment, se contrastait avec la cime de plusieurs tecks d'Arabie dont les feuilles jaunâtres étaient illuminées par les derniers rayons du soleil. Les tecks, dont le bois est de bonne qualité, furent introduits dans l'île pour abriter les caféiers de même origine. Une grande partie de la plaine détachait la maison de ces décors grandioses. Des hommes et des femmes, recourbés par une journée de travail acharné, exténués par la fatigue, le front bruni par le soleil, perlé de grosses gouttes de sueurs qui ruisselaient sur leur corps luisant, achevaient dans le silence du crépuscule les tâches commencées très tôt le matin. Le sol en pente et caillouteux fut défoncé et ameubli par la charrue. Les rigoles furent creusées dans ces terres remuées et recouvertes d'engrais, et les herbes étaient sarclées. Entre les sillons où divers instruments aratoires gisaient à même le sol, des femmes se pliaient pour déposer les morceaux des cannes, pour semer les graines, pour mettre des plantes. A côté, le contremaître, portant des bottes entachées de boue, un pantalon et un paletot kaki et un casque colonial de couleur blanche, dirigeait les travaux et donnait les dernières instructions. Frédéric longeait un enclos parsemé des écuries, d'une bergerie, des poulaillers et d'une basse-cour. Une variété d'animaux de différentes races et origines se trouvait dans cet espace limité. Un domestique accourait pour calmer les chiens et les ramener à l'arrière de la maison.
Frédéric garait la voiture sous un énorme acajou de Sénégal muni de gigantesques contreforts et dont le tronc était recouvert d’écorces en forme d’écailles. L'arbre se présentait comme un bouquet à haute futaie dont les feuilles étaient suspendues au bout des rameaux. Cet arbre fourni un extrait aqueux utilisé autrefois pour lutter contre le paludisme parce qu'il contient de la quinine; l'on guérissait également les maladies de la peau telles que varicelles et lèpres; l'écorce posée en cataplasme sur les brûlures graves et les blessures agit comme un bon cicatrisant. En approchant la maison à pied par un sentier recouvert de sables blancs et bordé des vacoas, des aloès et d'une variété des agaves et des cactus, Frédéric pouvait admirer l'aspect rustique de la maison dont le toit en bardeaux, les murs en pierres de taille, la varangue soutenue par des piliers en bois de fer et décorée de mezzanines; les côtés étaient plantées des cocotiers et une rangée de filaos et de pins colonnaires complétait le décor.
Un jardin composé de plusieurs massifs plantées des marguerites, des rosiers, des tulipiers, des bégonias, séparé par des allées pavées menait vers un kiosque au chaume composée des feuilles de latanier, à une sortie vers l'est et à une autre sortie vers l'ouest. La devanture de la maison se trouvait dans la partie nord et fit face à la mer; la partie sud qui dominait un grand bassin à l'embouchure d'une ravine était clôturée par une haie haute de deux mètres et protégée des fils de barbelés fixés aux poteaux placés à quatre mètres de distance l'un de l'autre et qui firent le tour de la maison. Les autres parties de la propriété rassemblant une vingtaine d'hectares de terres étaient réparties en plusieurs parcelles de terre recouverte de diverses plantations agricoles exploitées à grande échelle et comprenant essentiellement des produits dont les cours étaient encore élevés. Dans le ciel bleu pale taché des lambeaux de nuages, au delà des montagnes, des tourterelles, des serins, des moineaux, des perdrix volaient à basse altitude pour gagner probablement leurs nids quelque part dans les hauts. Du côté de la mer des hirondelles et des pailles en queue tournaient toujours et attendaient l'heure pour rejoindre leur repaire dans des arbres situés sur les côtes et sur les flancs des falaises. A cette heure-ci Henri Payet n'était pas encore rentré à la maison. Mme Payet était venue ouvrir le portail en bois de fer couleur verte pour accueillir Frédéric qu'elle connaissait déjà. Elle le proposait d'entrer et d'attendre l'arriver de son mari. Il pourrait entre-temps siroter un bon cocktail de jus d'ananas et de mangue dont Mme Payet connaissait le secret. Il était tenté par la chaleur qu'il faisait de se désaltérer et de se reposer un peu mais le peu de temps qu'il lui restait avant que la nuit n'enveloppât la région dans l'obscurité totale ne pouvait pas le permettre de telle fantaisie. Il préférait aller retrouver Henri Payet en prenant un raccourci qui menait vers la plage et en poursuivant sa route vers la distillerie qui se trouvait deux kilomètres plus loin. Une forte odeur d'essence de géranium lui indiquait qu'il approchait sa destination. Henri Payet s'apprêtait justement à sortir quand il aperçut Frédéric qui se dirigeait dans sa direction.
Henri Payet et Frédéric Grondin se connaissaient bien pour avoir traité ensemble plusieurs affaires dont l'un et l'autre en avait tiré profit. Homme d'une cinquantaine d'année, de haute taille, corpulent, le front protubérant, la bouche cachée sous une moustache touffue, les yeux enfouis sous des arcades décorées d'épais sourcils, les pommettes saillantes, les joues imberbes, les cheveux longs et grisonnants, Henri Payet ressemblait à ces paysans dotés d'un courage exemplaire, d'une force difficilement exhaustive par des travaux assidus, d'un moral affermi par les combats durs qu'ils auraient dû mener le long de leur existence et d'une confiance installée en eux par les belles perspectives perçues pour l'avenir. Combien de fois n'avait-il pas suivi les conseils de Frédéric Grondin en préservant ses récoltes et en attendant le moment propice pour les vendre à des prix intéressants quand les cours étaient à la hausse? Et combien n'était-il pas reconnaissant envers cet homme qui sût lui permettre de réaliser de gros bénéfices dans ses affaires en refusant à chaque fois avec cette même amabilité d'accepter de récompense. Frédéric Grondin savait que toute la valeur, toute l'importance des services rendus diminuait par l'infime récompense acceptée. Il voulait tout simplement prouver qu'il était un ami, pas le meilleur peut-être, mais un ami honnête qui ne cherchait pas à tirer avantage. Il l'avait fait sans aucune arrière pensée, ni même concevoir l'idée qu'un jour lui-aussi aurait besoin de demander service. L'existence est telle que personne ne peut dire qu'il peut se passer de l'aide de son prochain.
Henri Payet n'aimait pas parler beaucoup. Ne sachant ni lire ni écrire il avait pris l'habitude dès son jeune âge de prononcer peu de mot et d'écouter beaucoup. La vie champêtre qu'il menait ne lui donnait pas l'occasion d'engager beaucoup de conversation avec ses proches. Ensuite il préférait parler dans la stricte nécessité pour éviter de dire des bêtises. Mais Frédéric savait comment le mettre à l'aise et quel sujet aborder pour lui arracher de la bouche, du fond du cœur, de son esprit tous sentiments entassés, toutes histoires enfouies, toutes connaissances renfermées et condamnées. Henri Payet était un homme fatigué par le travail, et son esprit était plutôt occupé à passer en revue les événements de la journée pour se rassurer qu'il n'avait rien oublié comme font ces travailleurs consciencieux. Il avait l'habitude, après avoir fermé le hangar où les distilleries étaient installées, de rentrer directement à la maison pour prendre un bain afin de se débarrasser de cette odeur de géranium qui collait à sa peau. C'était une odeur forte qui faisait tourner la tête de ceux qui n'étaient pas habitués à la respirer. Frédéric Grondin était lui-même gêné par l'émanation de cette odeur. Les deux hommes échangeaient les formules de politesses en s'engageant dans un étroit sentier recouvert des coraux quand l'atmosphère commençait à assombrir; le soleil s'engouffrait dans une énorme masse nuageuse suspendue au-dessus de l'horizon.
— Tu restes dîner ce soir, Frédéric. Il n'est pas question que tu reprennes la route tout de suite. Je profiterai pour te faire goûter une spécialité que je viens de mettre au point.
— Bah! Encore ces liqueurs que tu fabriques avec le jus de la canne! Je ne tiendrai pas le coup. C'est trop fort. L'autre fois j'avais à peine commencé à boire que ma tête s'était mise à tourner. Je t'en supplie. Surtout pas ça.
— C'est pas du tout pareil. Tu verras, c'est plus léger, plus raffiné et le goût est différent. Tous ceux que j'ai fait goûter l'ont apprécié. Ensuite ils m'ont demandé la composition. Ils ne sont pas si bêtes.
— Évidemment, si c'est pour t'attirer des ennuis, vaut mieux rester en dehors de tout ça. Tu connais bien combien de contrebandiers se font attraper tous les jours et quelle punition leurs sont réservée? Tu as bien fait de ne rien dire. Tu imagines si une seule fois ton nom est prononcé ou cité auprès des hommes de loi? Tu seras à tout jamais emmerdé.
— Attention. Ce n'est pas du rhum, ni cette espèce de l'arak pour lequel les fabricants sont si sévèrement réprimée par la justice. Le mien est du vin de la canne, donc moins agressif et avec une saveur qui rend la consommation agréable et son goût léger et doux est très apprécié. Justement j'ai l'intention de le mettre sur le marché et d'en garder l'exclusivité. Tu sais Frédéric, j'ai mes petits secrets et avec l'aide d'un pharmacien retraité rencontré à Saint-Joseph des multiples expériences ont été faites et ont permis de fabriquer une boisson qui pourrait se vendre bien.
— Tiens, tiens. Tu as l'intention d'enivrer toute la population avec ton vin pays. Tu auras des milliers de litres à fabriquer alors. Je prendrai bien un peu de ton vin ..., dis donc tu dois trouver un nom pour l'appeler ce vin si tu veux le commercialiser.
— J'ai pensé au vin de Bourbon. Qu'en dis-tu?
— Pas mauvais du tout. C'est un nom qui rattache parfaitement le produit à son pays. L'île fut bien appelée Bourbon autrefois et la canne à sucre a toujours été parmi ses cultures principales. En ce qui concerne le vin de Bourbon, je te donnerai mon avis quand j'aurai goûté. Pour l'instant je ne peux rien dire.
— Très bien. Maintenant Frédéric, dis moi. Que me vaut l'honneur de ta visite? Si tu es de passage dans la région et tu as eu l'envie de me voir, cela me fait grand plaisir. A moins que tu te rends à Saint-Joseph chez des parents.
— Pour te dire franchement Henri j'ai à te parler d'une affaire personnelle. Mais comme il n'y a rien qui presse j'attendrai que nous trouvions un endroit discret pour t'en parler. J'accepte volontiers ton invitation à dîner si cela ne va pas déranger Mme Payet.
— Tu parles de dérangement seulement en partageant notre repas! Tu sais très bien que mes enfants sont tous mariés et sont allés vivre en ville. Ici, dans cette maison il ne reste que ma femme et moi et mon vieux père de soixante-quinze ans qui est presque cloué dans un fauteuil. Rodiguez, le fils d'un fidèle domestique s'occupe de lui matin et soir. A cette heure-ci il est déjà couché. Il a gardé cette habitude de se coucher en même temps que le soleil.
En approchant la maison par le sentier qui longeait la plage, les deux hommes pressaient les pas pour ne pas se voir dépassés par l'obscurité qui enveloppait la région à grande vitesse. Mais avant de pénétrer dans le jardin, Henri avait remarqué la voiture rangée sous l'arbre.
— C'est ton nouvel engin?
— Oui. Je viens de l'acheter à un ami du ministère des ponts et chaussées qui rentre en France avec sa famille. Je lui avais trouvé de bons acquéreurs pour ses meubles de grandes valeurs et du temps de la Compagnie des Indes. Ensuite pendant longtemps nous entretenons de bonnes relations. Quand son père se retrouvait pour la première fois à la Pointe des Galets avec sa femme et deux petits enfants, c'était mon père qui les avait aidés. Ils étaient perdus et ne savaient où aller. Père les avait trouvé un logement et s'était occupé d'eux jusqu'à ce qu'ils s'étaient fixés quelque part en ville. J'ai connu le fils bien plus tard. Son père l'aurait assurément mis au courant de cette histoire. Un lien permanent s'est établi entre cette famille et la notre. Il avait voulu faire preuve de reconnaissance en me vendant sa voiture à un prix raisonnable. A vrai dire je n'étais pas intéressé à l'acheter. Je lui ai fait comprendre qu'il pourrait tirer une bonne somme mais il avait absolument voulu que je gardais un souvenir de sa famille et avait insisté pour que j'achète sa voiture.
— Ce n'est pas du tout une mauvaise affaire que tu as faite. Premièrement tu pourras venir me rendre visite de temps à autre. Ensuite, le travail que tu fais nécessite un moyen de locomotion. L'inconvénient est que tu dois éviter de l'utiliser la nuit. La route est incertaine et dangereuse et les chemins ne sont guère en bon état. De ce fait bien évidemment tu passes la nuit ici et reprendra la route si tu le désires demain. Je ferai également préparer une chambre pour ce soir. Ainsi nous aurons tout notre temps et nous pouvons parler jusqu'à fort tard.
— A vrai dire j'avais cru pouvoir atteindre Saint-Joseph à la tombé de la nuit en passant une demi-¬heure chez toi. Mais je me suis trompé. Je te remercie de l'hospitalité mais j'aurais aimé avoir l'accord de Mme Payet.
En pénétrant dans la maison, Henri alla retrouver sa femme et l'avertit qu'il y avait un couvert de plus pour le soir et une chambre à préparer à l'étage. Il y avait un invité. Mme Payet avait déjà prévu le couvert et allait justement demandé à son mari de retenir le jeune homme pour la nuit. C'était déjà fait. Suzanne était prévenue. Suzanne était la bonne qui travaillait chez les Payet depuis qu'elle était bien jeune. Elle était la fille d'un couple d'engagés indiens qui travaillaient dans les champs des autres propriétaires qui habitaient de l'autre côté de la rivière. Henri Payet, une fois en passant devant une de ces paillotes qui abritaient ces engagés, avait remarqué sur le pas de la porte cet enfant malingre, maigrichonne et abandonnée. Il avait parlé à ses parents qui avaient accepté de lui remettre l'enfant destinée à travailler dans la maison contre de la nourriture, hébergement et une vie saine. Ce couple d'engagés étaient contents d'apercevoir qu'un de leur nombreux enfants avait trouvé un toit et n'en demandaient pas plus. Ils venaient de temps à autre prendre de ses nouvelles et aperçurent à chaque fois qu'elle s’embellissait et devenait plus belle. Ils retournèrent vivre dans leur paillotes le cœur rempli de joie et l'esprit tranquille. Henri Payet les récompensait souvent des graines, des légumes et des fruits. Pendant que Frédéric attendait sous la varangue, Suzanne se présentait avec un plateau artisanat fabriqué des feuilles de vacoa tressées sur un carton dur en forme rectangulaire, et contenant une carafe remplie de jus de fruit, un grand verre et une petite serviette à éponge.
A dix-huit ans Suzanne était une jeune fille épanouie. Un corps élancé se cachait sous des vêtements modestes; la peau lisse et huilée était brunie par le soleil; de grands yeux marron foncés brillaient d'affections que ses patrons la couvraient; de longs cheveux noirs et luisants dépassaient les hanches; elle reflétait bien ce personnage d'aspect asiatique dont les manières douces et mesurées, le caractère docile, le comportement habile et l'intelligence raffinée donnaient une apparence améliorée et remplie de qualités. Suzanne déposa le plateau sur une table ovale en bois. Un fanal accroché à la poutre par une chaîne permettait d'étudier ses démarches qui laissaient échapper certaines grâces que seules les femmes en connaissent les secrets. Elle avait en plus une voix douce quand elle demandait:
— M'sieur veut que je lui sers tout de suite?
— Non, merci.
— Si M'sieur désire autre chose, je suis juste à côté.
Frédéric attendait que Suzanne disparaisse derrière la porte pour tourner ses regards vers le ciel afin d'admirer les multitudes étoiles qui brillaient. Entre-temps, Henri Payet était allé prendre son bain, changé de vêtement et se présentait un peu plus tard comme une personne soulagée, fraîche. Frédéric tenait dans sa main un verre de jus à moitié rempli et se tournait vers son ami quand ce dernier appela Suzanne qui accourait et se présentait devant la porte:
— Oui patron.
— Va dans la cave et emmène moi une bouteille de vin rangée sur les étagères au fond. Fais vite petite et ensuite prends deux verres quand tu passes dans la cuisine.
— Oui patron.
— C'est une fille superbe. J'ai déjà trouvé un jeune homme travailleur pour la marier. Je lui ai parlé et il est d'accord mais je préfère attendre encore un peu. Je pense aussi. Sans elle comment est-ce que nous allons faire? Elle est comme notre propre fille. J'ai déjà pensé de la donner cette maison qui se trouve tout près du bassin. Elle est encore en bon état et n'est pas loin d'ici. Elle pourra venir travailler chez nous. Son futur mari s'occupera des terres. Je leur donnerai une parcelle de terre pour qu'ils puissent planter, élever des animaux et vivre. Bien, maintenant je suis prêt à t'écouter. Qu’as-tu à me dire de si personnel.
— Et bien il s'agit de la fille de Mme Hoarau, l'épouse du docteur, ton ex-propriétaire.
— Mon ex-propriétaire et mon patron. Puisque je m'occupe encore de ses distilleries. Et qu'est-ce qui se passe avec sa fille? Ne me dis pas que tu es tombé amoureux d'elle.
— C'est justement le cas.
— Et qu'attends-tu de moi?
— Présentez-moi à cette famille.
— Te présenter à cette famille? Il faut que je trouve un bon prétexte. Et si tu veux être un bon prétendant, tu as intérêt de faire bonne impression la toute première fois. Mais je ne promets pas que tout puisse se passer bien. Si tu veux être présenté, ce n'est pas vraiment un problème. Il y existe tellement d'occasions que ce n'est pas cela qui va nous manquer. Et tu as intérêt de te mettre sur tes gardes et d'être sûr où tu mets les pieds. Je connais cette famille de longue date et tu dois toujours t'attendre à des surprises.
— Et si tu me parles un peu de cette famille que tu connais si bien, peut-être que je comprendrai davantage ce que je dois faire.

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Une source de distraction

15 Avril 2016 , Rédigé par Kader Rawat

Une source de distractions

Situé entre la ville de Saint-Pierre qui s'étend au bas sur le littoral et faisant face à la mer, et la Plaine des Cafres en haute montagne le village du Tampon de l'époque, renommé pour ses cultures de géraniums et autres plantes aromatiques gardait encore cet aspect terne et mélancolique, souvent pendant l’hiver enveloppé dans un épais brouillard que les rayons doux du soleil parvenaient avec peine à dissiper. Les maisons, remarquables par le style colonial avec varangue et jardins fleuris, étaient un mélange d'architecture française et africaine que les récents habitants de la région avaient su faire adapter aux conditions climatiques capricieuses de l'île. En retrait et à distance respectable de deux côtés de la route qui menait au village, ces maisons, à toitures basses en bardeaux coupés des bois de tamarins ou en tôles ondulées galvanisées, étaient pour la plupart cachées derrière une épaisse végétation qui donnait en permanence une fraîcheur agréable aux habitants. Leurs principales activités consistaient à embellir un jardin des boutures donnant les plus belles fleurs, à cultiver un potager se trouvant à l'arrière de la maison ou à s'occuper plus loin d'un verger planté, avec le plus grand soin, d'une exceptionnelle variété d'arbres fruitiers chargés des fruits juteux pendant la saison chaude de l'année. Le chemin encore en terre qui grimpait la route des six cents était sillonné par les roues des charrettes à bœufs chargées des cannes, et des calèches transportant des visiteurs qui traversaient le village en portant leur regard admiratif sur les vestiges laissés par le comte de Kervéguen, ancien propriétaire d'une grande partie de la région dont l'usine désuète, l'église en bois et le cimetière rappelaient encore le nom. Lieu de carrefour entre la ville plus bas et les plaines verdâtres et humides dans les hauts, à mi-chemin entre la chaleur accablante du littoral et le froid intense des montagnes, le Tampon, autrefois une forêt dense et un lieu de refuge des noirs marrons, connut à la fin du dix-neuvième siècle un accroissement de population. Ils étaient tous attirés par les conditions climatiques favorables, par l'atmosphère agréable et reposante, par la végétation considérablement diminuée par des bûcherons habiles qui permettaient à ceux qui voulaient s'installer dans la région d'utiliser les bons bois de la forêt pour construire de belles et solides maisons à étage qui pouvaient résister au vent violent des cyclones. De ces petites parcelles de terre vendues par le Comte de Kervéguen s'élevaient de grands champs de géranium rosat, plantes desquelles l'on obtient une essence coûteuse utilisée à fixer les parfums. Obtenus par distillation dans de petits alambics que les bois des acacias brûlés chauffaient, cette essence très recherchée et qui se vendit très cher fit la fortune de nombreux propriétaires dont les principales ressources y dépendaient. Même après la cuite la fumure des géraniums était utilisée comme engrais pour les autres cultures nécessitant une terre riche et constamment entretenue. Ce modeste quartier du sud acquit au début du XXème siècle une notoriété publique évoquée par les crimes abominables perpétrés par Sitarane, Saint-Ange Calendrin et Emmanuel Fontaine, tous les trois arrêtés, trouvés coupables et condamnés à mort malgré que seul Calendrin fût gracié à la consternation de la population par le Président de la République tandis que les têtes de deux autres bandits tombaient à leur grand soulagement. Frédéric Grondin avait grandi parmi ses quatre frères et ses trois sœurs, tous ses cadets dans une modeste maison créole située au cœur de la ville de Saint-Pierre. Pendant son enfance il se rendait souvent dans la station balnéaire, petit port où il rencontrait des pêcheurs qu'il accompagnait dans un bateau à voile quand la mer était calme pour leur regarder attraper des cabots de fond, des rougets, des vièles, des crabes, des langoustes, des capitaines ou des empereurs. Il s'intéressait depuis son très jeune âge à toutes les activités qui lui permettaient d'avoir de la vie une vision générale et vaste. Il avait compris combien ses parents eux-mêmes se débattaient pour parvenir à nourrir et à élever tous ces enfants qui n'avaient aucune raison de se plaindre. Chacun de leur côté, en grandissant, avait choisi de faire le travail qui leur plaisait sans que les parents ne les obligeaient. Ainsi, les filles qui avaient atteint l'âge de la maturité se détachaient, s'éloignaient de la maison paternelle pour exercer dans différentes villes des activités qui leurs permettaient de gagner de l'argent et d'organiser leur vie. Certaines avaient trouvé leur bonheur en épousant des garçons sérieux et travailleurs qu'elles avaient rencontrés et avec lesquels elles menaient une vie sans histoire. Elles étaient toutes d'une beauté telle que même qu'elles étaient d'un milieu modeste et d'une intelligence moyenne elles étaient convoitées par des gens d'un rang élevé et de conditions meilleures. Les bonnes familles pauvres qui construisaient leur vie à la sueur de leur front et qui se mettaient à l'abri de toutes souillures n'étaient pas ignorées ni dénigrées dans la société. Les gens avaient tendance, en toute honnêteté et avec probité, de se rapprocher pour établir un lien durable qui pouvait justifier l'amour et marquer la valeur humaine transcendante. Frédéric Grondin, en homme d'affaire avisé, en un travailleur perspicace et acharné, ne pouvait mesurer la gravité de sa décision quand, un matin, il se dirigea vers le village de Tampon pour se renseigner et même pour chercher la fille qu'il avait entrevue la dernière fois qu'il s'était rendu dans le quartier. Ainsi la seule vue d'une personne avait pu déclencher dans son cœur un sentiment que seul l'amour pouvait en être responsable. Suivant son instinct à la lettre sans même raisonner il se présenta devant une maison à étage, ombragée de grands arbres importés. Quelques tecks, des chênes, des acajous et des araucarias formaient un gigantesque mur de protection et un bouclier naturel contre le mauvais temps. Un mur en pierres de taille, en haut duquel étaient fixés des solides grillages en fers forgés et pointus aux extrémités atteignant deux mètres, était recouvert par place des mousses et des lianes et était bordé des azalées, des bougainvilliers et des palmiers multipliant; un portail blindé à double battant accordait une mesure de sécurité à l'enceinte et indiquait les précautions nécessaires prises contre toute personne malveillante qui fréquentait le quartier. L'âme de Sitarane planait encore dans la région. Frédéric pouvait à peine deviner ce qu'il y avait de l'autre côté de ce mur. Il avait cogné plusieurs fois en écoutant un chien de garde aboyer à chaque fois avant d'entendre la voix lointaine d'une femme qu'il supposait être la domestique. Il entendit un léger cliquetis et vit s'ouvrir une petite fenêtre à travers laquelle il pouvait distinguer un visage brun et rond et des lèvres épaisses et vermoulues. Ce devait être la bonne. Il voulait savoir si une jeune fille aux cheveux châtains, au teint clair avec des yeux noisette habitait bien là. – Mamz'elle Nathalie. C'était le nom qu'elle avait prononcé. Elle était bien là mais quand elle lui demandait qui elle devait annoncer il ne savait quoi dire mais s'était ressaisi et avait tout simplement dit qu'il y avait une visite pour elle. Pendant qu'il attendait avec une certaine assurance sans laisser apparaître aucun signe d'inquiétude, il revoyait dans son imagination le plan qu'il avait concocté depuis plusieurs jours. Il ne décelait aucune faille et reposait toute sa confiance sur les premières impressions qu'il allait laissées. Quand de nouveau la petite fenêtre s'ouvrit c'était un joli visage de la Madone qui s'était apparu et lui donnait un choque. Apparu dans cet encadrement comme un tableau de Raphaël accroché au mur, ce visage, encore plus vrai que la peinture de ce grand artiste, considéré avec le plus grand soin et une toute particulière attention par Frédéric, paraissait tellement radieux et merveilleux que ce dernier avait les yeux à jamais fixés dessus et voulait demeurer ainsi pour toujours quand il fut retiré de son état de transe par ces paroles prononcées avec douceur — Oui, monsieur. Vous voulez me parler ? — Vous vous appelez bien mademoiselle Nathalie ? — Oui. Mais je ne vous connais pas. — Et bien non. Je m'appelle Frédéric et un de vos parents que j'ai eu l'honneur de rencontrer en ville en ma qualité de représentant m'a recommandé de venir vous présenter quelques échantillons de chapeaux de dernière mode et des toilettes qui seront susceptible de vous intéresser. J'ai emmené avec moi des catalogues que je me ferai une joie de vous présenter sans aucun engagement de votre part. Je suis absolument certain que vous ne serez pas déçue en jetant un coup d'œil à ces marchandises dont tout le monde en raffole actuellement. Je dois vous avouer qu'il me reste encore une quantité limitée et, si vous décidez d'acheter, je pourrai vous réserver quelques uns en priorité. — Je ne sais pas trop, Monsieur. A vrai dire ce n'est pas moi qui fais les achats des mes toilettes. D'ailleurs, des chapeaux, j'en ai suffisamment et ne les portes que les dimanches pour aller à la messe. Ensuite je ne peux pas vous recevoir pour des raisons personnelles. Je regrette de ne pouvoir être utile dans vos démarches. Je ne tiens pas à vous faire perdre votre temps et vous prie de bien remercier ce charmant parent qui a eu un pensant à mon égard. Adieu monsieur. — Attendez, je vous prie. Accordez-moi une petite minute. Peut-être j'aurai plus de chance avec vos parents. A quel moment puis-je passé pour les rencontrer ? — Puisque vous insistez vraiment, passez en fin de semaine. Vous aurez plus de chance de les rencontrer. Mais je crains que ma mère ne s'intéresse à tout cela. Vous pouvez essayer tout de même. Adieu monsieur.

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THE WIFE AND THE CONCUBINE

10 Février 2016 , Rédigé par Kader Rawat

THE WIFE AND THE CONCUBINE

THE WIFE AND THE CONCUBINE

The immigrant’s arrival

In the summer months at five o'clock the day starts to become clear. A liner rang three times its siren to announce its entry in the port of Pointe des Galets. An hour later, when the sun began to rise, the first passengers left the ship anchored offshore to embark on the small boats waiting for them to take them onto the quay.

This was the time when many people in search of a stable life, an ensure future, a peaceful and quiet corner, came into the Island. Among the disembarking passengers, a twenty year old young woman held by the hand her five year son. She had a fragile constitution and a cautious look, taking with hesitation and distrust her first steps in a world that she discovered with enthusiasm and admiration. Her behavior wasn’t too comfortable, knowing that she was in a cultures and civilizations crossroad, and she better be vigilant and careful. She wore a brightly colored sari for the occasion, the only decent clothe she found in her stuff packed in an old trunk. She wanted to make a good impression as she passed by the customs. Her head was half covered with a shawl, revealing a thick smooth and glossy hair, falling to the waistline. Her face was not as fresh as it should be, her features were marked with fatigue from the travel, and her forehead wrinkled by her worries about the future. On the other hand her light brown eyes, surmounted with long eyelashes and thick eyebrows, kept their softness and showed that she was in control of the situation. She was among the few women of her time who weren’t afraid of long journeys and agreed to take the associated risks. She had chosen this particular destination willingly, she had placed all her hopes in this island that she already called ‘the island of hope’, and greatly aroused her interest and curiosity during her journey. The island she was approaching for the first time was no longer a mystery. She was confident that her life would be quite different from the one she had known. Since her childhood, she was accustomed to witness scenes of violence and to live in fear, anxiety and worry. Her father was a merchant in the village of Gugerat, where she was raised among many brothers and sisters, all of them eventually married and gone to live where their destiny led them to. She married, at the age of fifteen, a local grocer and soon gave birth to a son. The two children, she subsequently gave birth didn’t survive to childhood diseases that raged in the region at that time. This affected her morale in such a way that she remained, for a long time, struggling against a depression that almost made her lose her mind. One morning, while her husband headed to his shop, located in one of the city main streets, he was beaten to death by some angry demonstrators who crossed his path. He was a man who gave all of his courage working hard to feed his wife and child. He had always been on good terms with the people of his neighborhood and never interfered in politics or in conflicts between the communities. He always kept himself away from the spotlight and led a life too discreet to have enemies. But on that given morning, a few attackers had crossed his path and ended his days. His wife, hearing the news, shouted and cried for a long time realizing she had lost the only man she ever loved. She felt immediately his absence and his importance to her, already thinking about a future that wouldn’t be easy with a son to raise. The community counted that day twenty dead and hundreds injured. The situation had become quite serious. Their existence had become a living hell and the population lived in insecurity and fear. Death kept an eye open for everyone. Everyone was concerned in taking their destiny in their own hands. Ms. Ghanee, now a widow, and her son, Abdel Rajack, had absolutely nothing to keep them in this village reduced to a battlefield where houses were ransacked and burned, and families brutalized, scattered and decimated. She fled with her son on the same night they buried her late husband. She went to Bombay, where she spent several days shedding tears and healing her wounds. She was living with some relatives, who had taken pity on her misfortunes, and kindly lodged her until she decided how to face the future. She thought a lot about her wretched fate, her destiny which until then didn’t spare her from misfortunes and calamities, on the hard times she went through with people who didn’t cease to struggle in a life of misery and suffering. She hold her only son tightly in her arms, imploring God to remove them from that place where life had a bitter taste, where the existence was so painful and unbearable that only death could bring relief and deliverance. She had decided to flee on the cause of her son. He was her sole reason for living. She was ready to give up everything for him. She didn’t want to see him grow up in the midst of conflict and turmoil. She also thought about the constraints of leaving everything. But she had no other alternative. It was in the utmost resignation and sadness that she left behind her family and property, to embark with her son in the first ship leaving the country.

During the journey she met some people that she kept telling them her woes to ease her heart and provide a likely reason for that journey. She had learned a lot about the human misery and showed concern about the future. She, somehow, had become aware of her situation and comprehend that she expected hard battles to fight in the coming days. From now on, and during this long journey that lasted for months, she had sympathized with many families and met many Indian women, also embarking on this voyage to avoid the misery they had known for so long. They were able to share their pain and recognize that they weren’t the only ones to have endured a hard life. They grouped together in a supportive assembly allowing them to experience hope in a better future. When Mrs. Ghanee was alone at night in a dark corner getting ready to sleep, she was assaulted, at times, by the exceptional sequences of her life and obsessed her to the point of making her sick and miserable. She said that life could be solely a succession of misfortunes and suffering. She didn’t want to witness anymore traumatizing and shocking episodes. She had seen more than enough in the few years she had lived. The flight, the distance, escaping this uncertain and painful life was the sole reason she had to get out of this uncomfortable situation. She hoped to regain confidence in life, and even if it meant making huge sacrifices, she was ready for the challenge. On the ship carrying her to her new destination, whenever she struggled with dreadful thoughts, she went seeking refuge with her friends for comfort. Many of those women were still unaware of their destination and what to expect on arrival. They preferred living in such state of mind, hopefully wishing that their living conditions would improve. They had, a long time ago, realized that they had nothing to lose, and that the risks of engaging a migration would worth it. They weren’t deceived and, at the time, there were a few good destines for asylum, waiting for them with open arms.

Mrs. Ghanee never remained alone during the hot and suffocating days. She always searched for companionship and had terror of solitude. This was the reason why she constantly waged conversation with people she had just met. That also led her to start a friendship with a young Hindu woman as fond as she to talk about the past. Sometimes they felt the wish to explore the bygone time, in their minds, which was of great importance to them. They were so tied up with this precious past that their present lives greatly depended on it. A past evoked at times with joy and other times with nostalgia. Mrs. Ghanee hasn’t taken long to win her confidence after confiding her life in detail. Her name was Ranubenjee and showed herself very outspoken when Mrs. Ghanee questioned her about her own life. It was as if she was in need of a confident given the amount of memories in the heart to share. She began to confide in her in this way.

"Since the English came settling in India, bringing with them their traditions and culture, our existence has been submitted to huge changes. Our life is trapped in a mesh that prevents us from reacting. We left ourselves to be dragged to whatever destiny. I prayed to all the gods: Brahma, Ganesha, Vishnu, Krishna, Rama. When I was still quite small, I rested in the temples with my parents and with some people seeking to ease their suffering. I must have been only eight years old when I lost my parents in deplorable circumstances. I found myself all alone in a small village. People said I was miraculously saved in a flood that swept away my parents and siblings. An old woman who had found me on the river margins looked after me before she fell ill. She died in my arms, close to a temple, while I was trying to make her drink a sip of water. I cried all night in front of her lifeless body, which I saw being cremated in a wooden pile, by the village population the day after. All these events were indelibly marked in my memory in such a way I’m unable to forget.”

And all of those who get her acquaintance during the journey couldn’t ignore the way she continued to live her life all by herself.

When Mrs. Ghanee found herself, a few weeks later, on a sunny morning, in the Port quay of Réunion Island, she was completely lost amidst a crowd of people from diverse backgrounds. The weather was pleasant. Some passengers were descending the stone stairs connecting the customs building to the courtyard stretching below; they threw themselves into the arms of their parents who were waiting for them, letting out long sighs of relief, peals of laughter and tears of joy. Mrs. Ghanee sought with her fatigued eyes the people she had met during the journey and that she would be able to recognize in the crowd. She found them happy, cheerful and smiling on cause of reuniting with their parents, their relatives and their friends. She couldn’t help it but to but share their joy, even she felt herself somewhat abandoned and alone. She comprehended that the time wasn’t appropriate for her to go ask for their assistance. She preferred to wait for a bit. A few people that she had the courage to address, during the journey, had promised to take care of her, the moment they arrived at the island. She kept hoping that it wouldn’t be long that she would be taken into consideration. The ladies from high society, dressed in long robes with joyful colors, protected by parasols marched before her with their luggage carried on the heads of the coolies that preceded them. Mrs. Ghanee held Abdel Rajack by the hand and withdrawn to a quiet corner. She exchanged a few words with some women of Indian origin, gathered a short distance away, to await the arrival of their families. She presented herself as the Mrs. Fatema Ghanee, widow, but when she noticed that no one was interested in her, she began to lose her patience; she would made the necessary inquiries to find a hostel or a guesthouse in the city.

She was completely lost in the crowd. She thought she could depend on the people she met on the ship, which had promised to help her as soon as they disembarked. In any case, she didn’t pass unnoticed. Many of the people she had met on the liner approached her, to reassure that they would look after her, as soon as they finished greeting their family and friends and collect their luggage in that uproar. She thanked them and waited patiently. She was happy, at last, to see that her friends hadn’t abandoned or forgotten her. She had lost a lot of time gathering her trunks and suitcases. She had difficulties finding coolies to bring down her suitcases and other luggage. She soon discovered a new world, with different habits and traditions. She already knew that she had a lot to learn to be comfortable in this new society. It would take some time. But didn’t she have the whole time ahead of her? She could spend it preparing her child's future. She was armed with patience and such confidence that she never lost her courage and hope. Her face expressed an absolute confidence that the Lord wouldn’t abandon her.

As she stood serene like that, under a breadfruit tree near to her luggage, enjoying the gentle shadow and the light breeze just aroused, a man of a certain age squeezed his way with difficulty through the multitude, staring at the Indian women and addressing them to inquire if they hadn’t seen a young woman accompanied by her young son. He seemed to be acquainted with all of them and stopped each time, exchanging a few polite words about the journey, and asking for news of family and friends from the land they came. Before he finally arrived at the person he was looking for, he had to wander through the quay for several times, without showing any sign of fatigue or discouragement. He explained, every time, that a young woman and her son had just disembarked on the island and they didn’t know where to go. He had heard the news from some people who had warned him of such situation, and knew that his assistance in such cases had always been valuable. When he stood before Mrs. Ghanee he was astonished by her beauty and youth. Someone less knowledgeable than him could be shocked to see a woman, alone with a young child, pleased to travel the world unaware of the dangers they faced. He knew that the reasons that drove people to embark in such a venture could be diverse, and that was unnecessary to search for a valid justification for such an endeavor. He appeared before her as a Good Samaritan. He spoke very well Gujratie.

“Are you well Ms. Ghanee, isn’t it?" Asked Mr. Soleman Vidat, looking at the same time to Abdel Rajack, who got closer to his mother and was holding her by the waist.

“Yes, sir.” Replied Mrs. Ghanee, confused.

“I heard from friends, that I just met again, that you travel alone, coming for the first time on the island and not knowing anyone?”

“That is correct, sir. Except that I'm accompanied by my son." Replied Mrs. Ghanee, lowering her eyes and caressing the head of Abdel Rajack.

“Lovely child. You had an enjoyable voyage, I hope? You look tired. That’s common. You're not accustomed to. I'm Soleman Vidat. I came here to see what I can do for you, Mrs. Ghanee. I know nothing of your story, but I can assure you that you won’t be unhappy here.”

“That’s reassuring, what you say, Mr. Vidat. I'll be more than happy, at first, to find a house not too expensive.”

“I would be most happy to find you something nice. Please follow me to the car.”

Mr. Vidat pointed to Mrs Ghanee the direction to take and stopped often along the way to exchange a few words with the people crossing by.

While Mrs. Ghanee squeezed through the crowd, heading for the exit, Mr. Vidat called out a few coolies and gave them orders to carry the luggage. Abdel Rajack followed them not dropping his eyes from her mother disappearing in the human tide.

A few minutes later Mrs. Ghanee, Abdel Rajack and Mr. Vidat were installed in a car driven by a driver of an advanced age. A beautiful landscape revealed itself under a blazing sun, whilst the gentle shadow of big banyan trees in the Plaine d’Affouches, and tamarind trees were the preferred shelters of children playing in the dirt, and of exhausted men by the unremitting work in the fields and farms. To add to this scenery, in the distance stood wooden houses with metal sheet roofs and straw huts, scattered throughout the landscape, sometimes hidden behind tall bushes, markers of the presence of people condemned to live a difficult, hard, and miserable life. Mrs. Ghanee couldn’t comprehend it all at once. The history of the country settlement couldn’t, in any way, affect her, as she was completely unaware on the manner the island was inhabited, and what men had to fight in order for peace, serenity, security and harmony to be the first impressions of a foreigner travelling through the region. Mrs. Ghanee was fascinated by the beautiful colonial houses that lined the symmetrical city streets. The pathways were mostly bordered by freestone walls, covered with moss and lichen; the gates were painted white or gray, with pointed tips erecting upwards in reminiscent of Gothic architecture. The green space was decorated by a turfed flower garden where a palm tree with fan like leaves and blazing red dark foliage, valued the exotic look of the island. The balcony was often hidden under the gentle shade of large trees presenting buttress like structures, with robust trunks and highly cleft horizontal branches, defying the warm weather season storms, while guaranteeing freshness. Large natural bouquets formed by palm trees from Madagascar, and planted next to the balcony, added to the sumptuous decor of the courtyard, embroidered with an outstanding variety of flowers.

“Mrs. Ghanee,” said Mr Vidat, “we will go straight home. You'll meet my wife and my children.”

“That's very kind of you. Are you sure it doesn’t cause you any inconvenience?” asked Mrs. Ghanee.

“If it causes me inconvenience? Not at all. We are accustomed to welcome people who arrive at the island and don’t know where to go next.”

“Actually this is a great relief for a traveler who arrives crumbling down into the island, without expecting to find someone like you. I don’t know how to thank you for your invaluable help.”

“You don’t need to thank me. It’s quite natural to provide assistance to fellow men in need. And take my word, I’m not doing this for money.”

“You mean that you don’t wish me to pay for your services. If that’s the case I won’t feel comfortable and I’ll be obliged to decline. You know, it may be the case that I find myself in this situation, but I can’t imagine benefiting from your involvement without paying you what you’re entitled. That’s impossible. It would, of course, be a pleasure to meet your wife and children, but I can’t impose myself into your family so unexpectedly. I thought you had a room for rent that I would pay honorably. I don’t wish to feel in dept with you after your help.”

“Not at all. You will be in dept of nothing. I understand you quite well Mrs. Ghanee. I wouldn’t do anything different if I was In your place. But here, in this country, you will soon find out a lot of ripping things. It is a matter of habit. When I came settling down in this island, I was also confronted with situations that don’t fit to my way of living. You too are a countrywoman who, as myself, was accustomed to a quite different culture from what you’ll find here. We shouldn’t complain, in a manner of speaking, of this state of affairs for too long, in our own best interest.”

Mrs. Ghanee made no objection, nor did she want to engage herself in a pointless discussion that would lead nowhere. She felt, deep inside, overwhelmed by an unspeakable satisfaction that she managed to hide with great difficulty. It was, still, far too premature for her to express her joy. She didn’t even want to think too much about it. In fact she could hardly believe that everything was working out, and that she had no reason to worry about what to expect in the near future.

All the concerns that she had, in the last time, were cleared and been replaced by a feeling of relief upon hearing Mr. Vidat best intentions.

The Muslim community of Port city comprised some twenty families, coming from modest backgrounds and all originated from honorable parts of northern India. These families had settled in the main streets of the city, doing business, the only occupation they knew. Their living conditions were not enviable, at best.

Their situation seemed precarious also on cause of their recent arrival in the country. Their relations were strengthen by a spirit of solidarity and a place to pray, a mosque whose minaret dominated much of the city, allowed men to meet regularly attending the compelling five day prayers. Some came to comfort their social status, struggling day and night in a hard and relentless work.

Mr. Soleman Vidat was considered to be among those who had some means. A well-known character in the city, he had a strong personality and was appreciated and respected, not only by ordinary population but also by people in high places. He spoke French well and was a good companion. He always wore a Turkish cap on his head. His face was tanned and his eyes filled with kindness and wisdom. He had the custom of welcoming, in his home, countryman he met by chance, seeking for housing; and he also helped others who knocked on his door asking for hospitality. He was cherished for such assistance. He never asked for money. He had installed a number of guest rooms, at home, with the sole purpose of accommodating those in need. Several employees worked for him, in workshops set up in the backyard, proving that his work was gaining momentum. His three sons were already married, with women from good families in the region, each occupying a room in the house and helping him in business. He had trained them in his business from a very young age. He also wanted to assure his replacement and didn’t hesitate to teach them responsibility early on, and the taste for work. At first it was very tough and he had experienced several different professions before becoming a furniture businessman. He started using fine craftsmen and began to manufacture his furniture in a tiny workshop, later on gradually enlarged in the proportion as his work earned him money.

It was in this manner that he was able to develop his business and economized to later buy the building that housed his family. He didn’t wish for his sons to go live elsewhere. Four young girls, each occupying their own rooms, contributed to house charm. They were happy, for the time being, to live under the paternal roof, and their father was in no hurry to marry them.

Mrs. Ghanee and his son Abdul Rajack occupied an upstairs room near the balcony. It was a large room, with two column beds installed at the opposing walls, and a cabinet, a dresser, a table and two chairs completing the furniture. On the pale green wall, paintings of the largest mosques in the Arab world were hanged up, recalling the great moments of the Islam conquests. A room was also provided for the prayers with a Muslim rosary and a Koran carefully placed on a corner shelf.

Mrs. Ghanee wouldn’t return. She was living the current times as in a dream. Her luggage, carried by Mr. Vidat employees, was left in a small and empty adjoining room. Mrs. Ghanee went greeting Mrs. Vidat, exchanging amicable words with her, thanking her for the hospitality time and again, meeting the children and the other family members. She then went to her room, changed her dress and came to settle in the large living room, where Mrs. Vidat had invited her to get better acquainted, before sitting down to eat in the dining room where the rest of the family gathered for lunch.

“I never imagined” said Mrs. Ghanee, “that an island so far from the major continents could offer so much comfort and serenity. You lead a peaceful life here that delights me.”

“We have very little countrymen here” said Mr. Vidat, “but as soon as I set foot on this land I realized that if we manage to hang on to our roots, to preserve our culture and traditions, we’ll be able to build our future and the future of our children, to arrange our lives according to our wishes and aspirations, without having to live in fear that our lives are at risk, as is the case throughout the island. We’re not living here in fright, possessing the means, in addition, to engage in a work and earn a living for ourselves. All these people that we meet are just like us. Here is a haven port and we all come from elsewhere: Africa, Asia or Europe. This is a French colony and the law allows us all the possibility of living with great freedom. We have no reason not to enjoy it.”

“I'm glad that you taught me that. If you only knew how I am apprehensive about the future that awaits me. I have a son to raise and I’ll do my best to make his life comfortable and to save him from the misery and suffering that I have known." She then alluded to the troubles she had endured in her country and showed astonishment with this organized, orderly and disciplined life; during the short time she led scrutinizing a society only now beginning to be discovered, she start to understand a lot of things that could help her to take, in due course, important decisions. She was curious and very attentive to what she was told.

“We were in the same situation as you are now,” told Mrs. Vidat “when fifteen years ago we arrived in the city without knowing anyone. We hadn’t brought with us much money and already had five children to feed. If you can imagine how we had to fight, for a long time, in order to make a living and survive. Fortunately, some people, that we weren’t acquainted with, helped us in true goodness and we could render our efforts to improve our situation. However, I must admit, however, that we were surrounded by people who were willing to help others, seeking neither benefits nor favors, just finding pleasure and satisfaction in their actions. I have no regrets, whatsoever, to find myself living in this society inspiring so much confidence that I dare predicting that, in the future, our children will be safer here than anywhere else. It’s my conviction although I can’t precise why. Our life hadn’t been enjoyable, from where we are from, in one of the remotest parts of India, that you probably also know. We were cooped up in a tiny room, barely larger than this room, moreover placed in the middle of a shantytown, where it wasn’t agreeable to live, at all. Our life there, on cause of the scorching day heat, the constant hissing of the people, and the difficulty of finding work, was hellish. When the new landlords positioned the heavy machinery to flatten their miserable little houses, in order to build high buildings, exodus took place forcing us to abandon the area and seek shelter elsewhere until my brother, a missionary traveling the world to teach the precepts of Islam, asked us to follow him to an island where he knew many people and we could live peacefully. He made all the necessary arrangements to embark us on the ship but, during the journey, he fell gravely ill and died. May he be blessed. He pointed us to where we could live in peace. We don’t regret it, and we are pleased with our lives that we organize according to our desire and will.”

Mr. Soleman Vidat convinced Mrs. Ghanee to stay with him for some time. She didn’t wish to abuse his welcome and cause any inconvenience. He explained that it wouldn’t be easy for her to find a suitable accommodation in the city. In his house there was room for her and food on the table. She didn’t need to be worried. She'd better use her time to know Port city and visit the other areas of the island. She could get acquainted with the other Muslim families. She would have the time to make her choice before reaching a decision. Also, she could get an idea of ​​what she should do for work. Mr. Vidat wished to ease things for her so that she wouldn’t make mistakes by acting hastily. She comprehended that, actually, the best solution for her was trying to grasp everything before attempting to do whatever it was She wasn’t counting, of course, to be too long. Mr. Vidat had helped her more than she could expect.

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